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En pleine dérive autoritaire, le Kazakhstan accueille François Hollande

François Hollande et Noursoultan Nazarbaïev à Astana le 5 décembre.
François Hollande et Noursoultan Nazarbaïev à Astana le 5 décembre. Alain Jocard, AFP

Alors que le président François Hollande est en visite au Kazakhstan vendredi, les organisations de défense des droits de l'Homme dénoncent une importante régression des libertés depuis trois ans dans la riche république d'Asie centrale.

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"Tortures et mauvais traitements", "emprisonnement d’opposants", "restrictions de la liberté des médias", "atteintes à la liberté d'association et de réunion" : la liste dressée par Human Rights Watch dans une lettre ouverte à François Hollande décrit la situation au Kazakhstan, où le président français est arrivé vendredi pour une visite officielle de deux jours.

François Hollande a rencontré son homologue kazakh Noursoultan Nazarbaïev, dès son arrivée, pour des entretiens centrés sur les échanges économiques et les crises diplomatiques aux frontières de la Russie

Le Kazakhstan, partenaire économique prometteur

Des représentants d'une cinquantaine d'entreprises accompagnent le président français dans cette ancienne république soviétique d'Asie centrale, fournisseur stratégique de matières premières comme le pétrole ou l'uranium, et marché prometteur pour l'industrie tricolore. Ainsi, le constructeur français PSA Peugeot Citroën s’est félicité, vendredi, de la signature d’un accord avec le Kazakh Allugroup en vue d’assembler la Peugeot 301 au Kazakhstan. Jusqu’à 17 000 exemplaires de cette berline destinée aux pays émergents pourraient être assemblés chaque année dans le pays à compter de septembre 2016.

Un "pays modèle" jusqu'en 2011

Après l'éclatement de l'URSS en 1991, "le Kazakhstan était un pays modèle en Asie centrale, le plus actif sur les réformes", explique à France 24 Anne Souléliac, avocate française spécialiste de la région. Elle représente en France la fondation Open Dialog, qui soutient la démocratie dans les anciennes républiques soviétiques.

"Mais les manifestations qui ont eu lieu dans la ville de Janaozen en décembre 2011 ont marqué un tournant : les ouvriers du pétrole demandaient des augmentations de salaires et la répression a officiellement fait 17 morts, suivie d'arrestations massives et de procès de leaders syndicaux. Cela a servi de prétexte pour tout verrouiller", rappelle Anne Souléliac, qui s'est rendue au Kazakhstan l'année dernière.

Fin 2012, le gouvernement a fermé la plupart des médias kazakhs indépendants. L'association Reporters sans frontières, qui place le pays en 161e position sur 180 dans son classement 2014 de la liberté de la presse, rapporte qu'une liste de huit médias et 23 sites internet ont alors été interdits.

"Depuis, chaque réouverture est suivie d'une nouvelle fermeture, les médias étant accusés de violer diverses lois sur les publications," constate Anne Souléliac.

Dernier exemple en date, l’hebdomadaire d’opposition "ADAM bol", suspendu depuis le 20 novembre après la publication d'un article sur l'Ukraine, vient d'être condamné à des amendes qu'il ne peut payer. "Des peines disproportionnées qui risquent d’asphyxier économiquement ce journal", estime Johann Bihr de Reporters sans frontières.

Le nouveau code pénal entré en vigueur en juillet 2014 limite le droit d'association, de manifestation et de grève et alourdit fortement les peines pour les délits de presse. La "diffusion de fausses informations" est désormais passible de dix ans de prison et les droits de la défense sont réduits en cas de poursuites.

S’exprimant vendredi à Astana au cours d’une conférence de presse conjointe avec son homologue français, le président Nazarbaïev s’est défendu de toute atteinte aux libertés individuelles dans son pays : "En ce qui concerne les droits de l'Homme, j'ose vous dire qu'ils sont bien plus respectés [ici] que dans certains pays européens." "Il n'y a pas de censure, de discrimination politique", a-t-il insisté. Le Kazakhstan n'a "pas l'intention de renoncer à (son) identité et (sa) culture, tout en respectant la démocratie du monde occidental", a-t-il cependant poursuivi, appelant à revoir les "stéréotypes" véhiculés en Occident sur son pays.

L'affaire Abliazov met la France en première ligne

Les opposants politiques sont la cible de poursuites depuis les violences de 2011. Un cas emblématique pourrait s'inviter dans les discussions entre François Hollande et son homologue kazakh cette semaine : celui de l'homme d'affaires et ancien ministre Moukhtar Abliazov, cible de poursuites depuis son entrée dans l'opposition en 2001 et arrêté en France l'année dernière.

Emprisonné pendant un an au Kazakhstan après avoir fondé un parti politique, exilé un temps en Russie, il s'est reconverti dans la banque. Mais en 2009, le gouvernement kazakh a nationalisé BTA, l'établissement que dirigeait Moukhtar Abliazov, l'accusant d'avoir détourné des milliards de dollars.

Réfugié en Europe, il est aujourd'hui emprisonné en France, où ses avocats multiplient les recours, alors que la justice française a déjà autorisé à deux reprises son extradition vers la Russie. Alliée d'Astana, Moscou a en effet repris à son compte les accusations contre l'ancien banquier.

D'Amnesty International à la FIDH, toutes les organisations internationales de défense des droits de l'Homme ont fustigé ces jugements, mettant en avant les risques de torture et de procès inéquitable que présenterait cette extradition.

Bien que le statut de réfugié de Moukhtar Abliazov empêche son expulsion vers son pays d'origine, Anne Souléliac regrette que "la justice n'ait pas compris le risque qu'il soit renvoyé de Russie vers le Kazakhstan". La procédure exigerait l'accord préalable de la France, mais l'avocate exprime des doutes sur le respect des engagements internationaux de la Russie dans le climat actuel.

Intérêts commerciaux contre droits de l'Homme

"Abliazov est l'ennemi numéro un de Nazarbaïev, qui veut sa peau et poursuit tous ses proches en Europe avec des notices rouges d'Interpol", affirme Anne Souléliac. "Le Kazakhstan viole non seulement les droits de l'Homme à l'intérieur de ses frontières, mais aussi ailleurs, grâce à sa puissance politique et économique."

Elle cite l'exemple d'Alexander Pavlov, un autre opposant kazakh réfugié en Espagne et recherché par Astana. "L'Espagne a signé un contrat de 500 millions d'euros pour exporter des trains vers le Kazakhstan et adopté en même temps un accord de coopération judiciaire avec le pays", souligne l'avocate.

L'ONG Open Dialog plaide depuis plusieurs mois auprès de parlementaires proches du gouvernement français pour éviter que les intérêts économiques occultent ainsi les violations des droits de l'Homme, notamment dans l'affaire Abliazov. "On entend chez certains le discours sur une 'jeune démocratie à laquelle il faut donner du temps' – ils ont surtout des dollars plein les yeux. Mais d'autres sont plus réceptifs", constate Anne Souléliac.

Quand bien même le message aurait convaincu François Hollande à la veille de sa visite à Astana et Almaty, la capitale économique du Kazakhstan, il n'est pas certain que ses interlocuteurs soient prêts à entendre un message démocratique. "Nazarbaïev est un ancien communiste venu au pouvoir dès l'indépendance en 1991. On le dit malade et il veut régler sa succession sans être embêté par l'opposition," résume Anne Souléliac.

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