FRANCE

Libération de Lazarevic : succès diplomatique, dilemme humanitaire ?

Serge Lazarevic et François Hollande, sur le tarmac de l'aéroport de Villacoublay.
Serge Lazarevic et François Hollande, sur le tarmac de l'aéroport de Villacoublay. Martin Bureau / AFP

Des sources maliennes évoquent la possibilité que le retour de l'ex-otage français Serge Lazarevic ait été obtenu contre la libération de terroristes maliens. Une contrepartie qui provoque l'ire de plusieurs ONG de la région.

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Comme après toute libération d’otage se pose la question de la contrepartie. Celle de Serge Lazarevic, arrivé ce matin en France après trois de captivité au Sahel, n’échappe pas à la règle. Selon des premières révélations côté malien, la libération du Franco-Serbe a été rendue possible en échange de la remise en liberté de deux prisonniers liés au groupe Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), qui auraient activement participé à son enlèvement, à Hombari, au Mali, en novembre 2011.

"On parle de deux hommes - Mohamed Ali Ag Wadoussene et Heiba Ag Acherif - qui ont quitté la prison centrale de Bamako et ont rejoint le Niger. C’était probablement la dernière condition posée par les ravisseurs", explique Matthieu Mabin, spécialiste des questions sécuritaires sur l’antenne de France 24.

"Quel est le poids que pèse un Français par rapport à un Malien ?"

Or c’est justement l’identité de ces deux hommes qui a déclenché une polémique au Mali. En effet, plusieurs associations de défense des droits de l’Homme se sont insurgées contre la libération d’hommes déjà accusés de terrorisme. "S’il s’agit d’un succès pour la diplomatie française, pour nous c’est une grave violation des droits des victimes maliennes (…)", a protesté au micro de France 24 Me Moctar Mariko, président de l’Association malienne des droits de l’Homme (AMDH). "S’il faut échanger un terroriste malien contre un otage français, ça voudrait dire que n’avons plus notre raison d’être."

Même son de cloche du côté de la presse malienne : le quotidien "Le Républicain" rapporte mercredi matin la colère des associations contre "la promotion de l’impunité", après la libération de détenus de prisons maliennes. Citée par le journal, Bintou Founé Samaké, présidente de Wildaf Mali / Femmes Droit et Développement en Afrique (une ONG de promotion et de protection des droits des femmes au Mali), fait ainsi part de son indignation, tout en saluant la libération du dernier otage français détenu au Sahel. "Il s’agit d’un acte extrajudiciaire et blâmable pour un pays qui se targue d’être un champion du respect strict des droits de l’Homme", a-t-elle regretté.

Le quotidien "Le Républicain"

Sidi Sofara, le frère d’une victime de Mohamed Ali Ag Wadoussene, tuée lors d’une évasion de prison, a estimé de son côté, selon des propos rapportés par le même quotidien, que la vie de l’otage français ne valait pas plus que celui de son défunt frère. "Quel est le poids que pèse un Français par rapport au Malien ? C’est une indignation terrible. Je suis déçu et dépité par le comportement des autorités maliennes, qui sacrifient la vie de leur propre peuple au profit des étrangers."

Silence radio côté gouvernement français

En France, l'association "Les amis de Ghislaine Dupont", journaliste de Radio France Internationale (RFI) kidnappée lors d’un reportage au nord-Mali avec le technicien Claude Verlon avant d’être tous deux assassinés, assure de son côté que ce sont bien les conditions qui ont permis le retour de l’otage français parmi les siens. "La libération de Serge Lazarevic a donné lieu à la remise en liberté de plusieurs preneurs d'otages, dont Mohamed Ali Ag Wadossene et Heiba Ag Acherif, ceux-là mêmes qui avaient participé à l'enlèvement de Serge Lazarevic et de Philippe Verdon en 2011", affirme l’association dans un communiqué. Ces deux individus appartiennent au même groupe qui a revendiqué "l'assassinat ignoble", le 2 novembre 2013, de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, "quelque minutes seulement après leur enlèvement à Kidal au Mali".

"Nous espérons que le retour à la liberté de Serge Lazarevic incitera les autorités françaises et maliennes à redoubler d'efforts pour aider les juges chargés de l'enquête à éclaircir les circonstances et les mobiles du double crime du 2 novembre 2013 afin que les assassins de Ghislaine et Claude soit arrêtés et jugés", conclut-elle.

Toujours est-il, qu’officiellement, la libération de Serge Lazarevic résulte d'un "engagement personnel" des présidents du Mali et du Niger, qui a suivi de "très longs mois" de "discussions". Le porte-parole du gouvernement français, Stéphane Le Foll, a refusé de confirmer ou démentir des informations faisant état de la libération de prisonniers d'Aqmi en échange de l'otage.

Pour Alain Marsaud, député UMP et ancien juge antiterroriste français, ces libérations ne font quasiment aucun doute. "En plus, il ne s’agit pas de n’importe quels preneurs d’otages, il s’agit de gens extrêmement violents qui ont assassiné et qui se retrouvent en liberté", a-t-il constaté. "C’est invraisemblable que le gouvernement français, qui est en position de force par rapport au gouvernement malien, dans la mesure où il intervient militairement, ait pesé de tout son poids pour obtenir ces libérations en contrepartie de celle de notre otage. Réjouissons-nous tout de même de voir notre compatriote libéré."

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