PAKISTAN

Après l'attaque de Peshawar, "le risque d'escalade est très important"

Au Pakistan, 141 personnes, dont 132 enfants, ont trouvé la mort  mardi 16 décembre dans une attaque contre une école de Peshawar.
Au Pakistan, 141 personnes, dont 132 enfants, ont trouvé la mort mardi 16 décembre dans une attaque contre une école de Peshawar. AFP

Les Taliban afghans ont condamné l'attaque perpétrée mardi par les Taliban pakistanais contre une école de Peshawar, qui a fait 141 morts. Georges Lefeuvre, spécialiste de la région, explique à France 24 les différences entre les deux mouvances.

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Après l’attentat meurtrier perpétré par les Taliban pakistanais contre une école de Peshawar (nord) mardi 16 décembre, au cours duquel 141 personnes, dont 132 enfants, ont été tuées, les Taliban afghans ont condamné l’attaque revendiquée par leurs frères d’armes.

Quelles sont les caractéristiques de ces deux mouvances, quelles sont leurs revendications et en quoi leurs modes d’actions différent-ils ? France 24 fait le point avec Georges Lefeuvre, anthropologue spécialiste de l'Afghanistan et du Pakistan.

France 24 : Quelles sont les différents "groupes" de Taliban qui opèrent dans la région ?

Georges Lefeuvre : Il faut d'abord expliquer que tous les Taliban sont des Pachtounes, mais que tous les Pachtounes, qui sont près de 40 millions, ne sont bien évidemment pas des Taliban. Ils sont basés des deux côtés de la "ligne Durand", frontière artificielle entre l'Afghanistan et le Pakistan, reconnue par Islamabad mais pas par Kaboul, qui a des velléités de récupérer toute la zone pachtoune, à cheval sur les deux pays. Quatorze millions de Pachtounes vivent côté afghan et constituent presque la moitié de la population afghane. Alors que côté pakistanais, ils sont 25 à 30 millions, c'est-à-dire que 15 % de la population de l’ensemble du Pakistan, qui compte plus de 188 millions d'habitants. 

Il y a d’abord les Taliban "historiques". Ce sont ceux du mollah Omar. Ils mènent un jihad national sur le territoire afghan. Leur objectif est de reconquérir le pouvoir qu’ils ont perdu en 2001, lorsqu’ils ont été chassés par les Américains. Ce sont eux qui ont condamné l’attentat perpétré mardi. En 2001, les Taliban afghans se sont réfugiés côté pakistanais pour reprendre des forces chez leurs frères, pachtounes comme eux. De là, ils ont organisé la reconquête de l’Afghanistan. Leur mode d’action n’est pas celui des attentats-suicides, mais plutôt des attaques ciblées, contre les militaires, la police, des lieux de pouvoirs notamment…

Il faut se souvenir que ces moudjahidines avaient été formés et financés par l’Occident et l’Arabie saoudite, qui s'étaient appuyés sur l'islamisme pour chasser l’URSS d'Afghanistan (les deux pays ont été en guerre de 1979 à 1989, NDLR).

Ensuite il y a les Taliban du Pakistan, le TTP (Tehrik-e-Taliban Pakistan, NDLR). Eux existent depuis 2005, mais ont fondé officiellement le TTP en décembre 2007. Leur objectif n'est pas de reconquérir l’Afghanistan mais de mener le jihad contre l’État pakistanais et l’Occident en général. Leur mode opératoire est différent : on n’est pas dans l’insurrection mais dans le terrorisme, avec de nombreux attentats-suicides. Le TTP est également actif en Afghanistan.

Cette mouvance envoie des combattants en Syrie, en Irak ou au Yémen pour soutenir l’organisation de l'État islamique. Il est difficile de donner un chiffre : on parle de 1 000 à 5 000 combattants...

Le TTP constitue-t-il un groupe homogène ?

Non, on observe de fortes dissensions au sein de ce mouvement sur des questions stratégiques. Certains préfèreraient ne plus agir sur leur terrain pakistanais pour reprendre des forces et être en mesure d'aider les Taliban afghans quand les troupes de l’Otan se retireront définitivement. Ils sont dans une optique de négociation avec le Pakistan : "On ne fait plus d’attentat au Pakistan et vous nous fichez la paix".

Une partie du TTP (le groupe Jamaat al-Ahrar, NDLR) s’est radicalisée contre l’armée pakistanaise. Ils estiment qu’il faut poursuivre la lutte contre le Pakistan, qui est un soldat de l’Occident et de Washington en particulier. C’est cette mouvance-là qui a égorgé en février dernier 23 soldats pakistanais. Le symbole est fort.

Leur objectif était de faire capoter les négociations que le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif voulait mener avec le TTP. Puis il y a eu une attaque contre une école de Karachi, en juin (école de formation militaire, 37 morts).

Depuis mi-juin, l’armée pakistanaise bombarde en masse la zone tribale du Waziristan pour terroriser cette mouvance du TTP dont c'est le fief, et les survols de drones américains ont repris. Il y a eu des milliers de morts de l’aveu même de l’armée pakistanaise. Avec l’attaque de mardi, contre une école fréquentée par des enfants de militaires, le message est clair : "Vous tuez nos enfants, on tue les vôtres". 

Le fait que les Taliban afghans se désolidarisent des pakistanais va-t-il changer les rapports entre les deux groupes ?

Non. Les Afghans ont fait un communiqué pour marquer leur différence, mais c’est loin d’être la première fois. Cependant, sur le terrain, les deux groupes se connaissent, et travaillent occasionnellement ensemble. Ce n’est pas une rupture. 

L’armée pakistanaise et les États-Unis vont mettre le paquet. Il y a un très important risque d’escalade. C’est pour cela qu’il faut que les diplomates du monde entier s’intéressent à la question pachtoune. Il y a de très vieux conflits qui n’ont pas été soldés. La bactérie du terrorisme s’est installée sur une plaie mal soignée.

>> À lire sur France 24 : "Les Leçons de l'attaque de Peshawar", le billet de blog de Leela Jacinto (en anglais)

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