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Grande Guerre : parlez-vous le poilu ?

Carte postale datant de la Première Guerre mondiale sur le langage des poilus.
Carte postale datant de la Première Guerre mondiale sur le langage des poilus. DR/Mission centenaire

Plus de 90 ans après sa publication, "Le poilu tel qu'il se parle" est réédité. Référence méconnue sur le langage des tranchées, ce livre liste le vocabulaire imagé des soldats et permet de redécouvrir des expressions utilisées encore aujourd'hui.

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"Sauter le barriau", "Se faire courber une aile", "En avoir frigousse", "Moulin à rata" ou encore "Ramasser une trimbouelle". Au fil des pages du livre "Le poilu tel qu’il se parle", c’est une grande plongée dans les tranchées que nous offre Gaston Esnault. Durant la Première Guerre mondiale, ce professeur de lycée agrégé de grammaire, affecté dans l’armée territoriale, a noté scrupuleusement ce qu’il entendait de la bouche des soldats. En 1919, il a compilé ce vocabulaire, reflet du quotidien de la Grande Guerre, dans un ouvrage aujourd’hui réédité aux éditions des Équateurs.

"L’originalité de ce livre par rapport aux enquêtes menées durant le conflit réside dans le fait que Gaston Esnault était vraiment en contact avec les soldats du front. Il a fait des observations directes, explique à France 24 Odile Roynette, maître de conférences en histoire contemporaine à l'Université de Franche-Comté. Il était très attentif aux usages parlés de la langue. Il se baladait avec un petit carnet et il a retranscrit un certain nombre d’usages oraux des combattants. Son enquête fait plus de 600 pages !"

Des signes de reconnaissance entre soldats

Durant trois ans, ce passionné d’argot prend ainsi grand plaisir à découvrir les expressions utilisées par ses compagnons d’armes. Face à l’enfer des combats, ce langage commun, souvent propre à un même régiment, permet de créer un véritable esprit de corps. "Il y a effectivement une fonction identitaire de ce langage qui existait déjà en temps de paix dans l’armée. Cela demeure très fort durant la guerre. On voit bien comment les journaux du front utilisent énormément cette langue dite 'des tranchées' pour créer cette cohésion et aussi susciter une différence par rapport au monde civil", souligne Odile Roynette, auteur notamment du livre "Les mots des tranchées".

Pour autant, selon cette spécialiste de l’histoire militaire, il est difficile de parler d’une seule et même langue des poilus : "Les enquêtes montrent qu’il y a des usages localisés. Sur les 700 km de front occidental, il n’y a pas d’unité, c’est impossible." Pour Odile Roynette, la "langue poilue" est en réalité un mélange extrêmement complexe : "Il y d’abord eu l’influence de la langue orale populaire, ce qu’on appelle l’argot qui a été repris et parfois transformé pendant le conflit. Il y a aussi eu des transferts sémantiques par les combattants avec des mots qui venaient directement du monde militaire. Des mots ont aussi été pris à la langue des pays colonisés avec tout un apport de la langue arabe, berbère, annamite [Asie du Sud-Ouest] ou encore wolof [Sénégal]", constate l'historienne. "Et puis à l’épreuve du feu, les soldats ont aussi inventé des expressions pour désigner leur environnement matériel ou physique. Par exemple, tous les mots sur les armes et l’équipement mais aussi sur les blessures et sur la mort."

Cette carte postale de la Grande Guerre montre quelques expressions autour de la cuisine dans les tranchées. D.R.

Beaucoup d’autodérision

L’auteur des "Mots dans les tranchées" a ainsi été particulièrement émue par les expressions pour désigner la fin tragique des poilus : "Ce sont les plus fortes. Je pense par exemple à 'sécher sur le fil'. Ce n’est pas forcément une expression extrêmement employée par les combattants, mais cela désignait le fait de mourir accroché sur les fils barbelés."

Malgré les horreurs du quotidien, le langage des soldats de 14-18 est souvent marqué par beaucoup d’humour. Dans "Le poilu tel qu’il se parle", les expressions sont particulièrement drôles et imagées : "Il y a beaucoup d’autodérision dans le monde des soldats. C’est très sensible dans les journaux des tranchées qui sont écrits directement par eux et diffusés sur le front. Le quotidien est tellement dur que justement, c’est une forme de dérivation et de catharsis."

Cent ans après, certaines de ces expressions font encore partie de notre quotidien : "Il y a eu une diffusion de certains mots d’argots d’usage civil ou militaire qui sont restés après la guerre. Il y a aussi par exemple des sens dérivés du mot 'front'. On entend en permanence parler du front de l’économie ou de la crise. Ces métaphores guerrières se sont développées dans la presse et sont restées", raconte Odile Roynette. Sans le savoir, nous utilisons ainsi toujours ce vocabulaire né dans l’enfer des combats ou à l’arrière. Voici un florilège tiré du "Le poilu tel qu’il se parle".

Des expressions encore contemporaines :

-balancer (s’en) : ne faire de quelque chose nul cas
-barda (m) : fourniment, ensemble des objets affectés à un fantassin, et dont la pièce de résistance est le havresac
-bleusaille (f) : soldat de la plus jeune classe
-cagna (f) : abri léger aux tranchées, soit niche dans la terre, soit cabane de boisage
-chocotes (avoir les) : avoir peur
-chouya (m) : petite quantité. (…) Nos soldats d’Afrique emploient dès longtemps chouya-chouya
-crèche (f) : endroit, coin de grange ou l’on couche
-gnole (f) : eau-de-vie, terme apparu (...) entre janvier et juin 1915, universalisé dès 1916 d’autant plus aisément que l’alcool est en campagne une distribution
-godasse (f) : chaussure de cuir
-limoger : mettre en disgrâce, en disponibilité. (…) Des officiers supérieurs et généraux, deux douzaines, dit-on, ont été envoyés en disponibilités à Limoges, en septembre 1914
-nouba (f) : fête arabe, noce carabinée
-tacot (m) : voiture automobile

Quelques expressions particulièrement savoureuses :

-apprenti-cadavre (m) : ambitieux (…) Qui veut monter en grade ou grimper aux honneurs risque sa peau
-barriau (sauter le) : escalader le parapet pour attaquer
-boudin (aller au) : partir pour le front
-caler les dominos (se) : manger. Les dominos sont les dents
-coup de coude (m) : coup de vin
-courber une aile (se faire) : être blessé
-crottes (lâcher ses) : laisser tomber ses bombes, en parlant d’un avion
-frigousse (en avoir) : en être rassasié
-mitrailleuse à gosses (f) : femme prolifique
-moulin à rata (m) : mitrailleuse
-pisser dans le paquet de tabac de quelqu’un : se montrer désagréable à son égard
-pousse-au-crime (m) : vin
-trimbouelle (ramasser une) : tomber de son haut, rouler par terre
-toboggan (sauter le) : aller à l’assaut

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