FRANCE

Joué-lès-Tours, Dijon, Nantes : emballement autour de la menace terroriste

La police municipale en patrouille sur le marché de Noël de Nantes, le 23 décembre 2014.
La police municipale en patrouille sur le marché de Noël de Nantes, le 23 décembre 2014. Georges Gobet, AFP

Trois faits divers spectaculaires en trois jours, il n’en fallait pas plus pour aviver, en France, la crainte d’une vague d’actions terroristes. Aucun lien ne semble pourtant exister entre les trois attaques.

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Avec un renforcement du plan Vigipirate, qui augmentera les effectifs des patrouilles de 200 à 300 militaires pendant la période des fêtes, la France n’échappe pas, en cette fin d’année 2014, à un certain climat d’inquiétude.

Samedi, un homme affichant le drapeau de l'organisation de l’État islamique sur son réseau social a agressé plusieurs policiers dans un commissariat de Joué-lès-Tours, avant d’être abattu. Dimanche, c’est un automobiliste qui a foncé sur des piétons à Dijon en criant "Allah Akbar" (Dieu est grand, NDLR), faisant dix blessés. Et lundi, un autre automobiliste a pris pour cible la foule du marché de Noël de Nantes, faisant un mort et neuf blessés, avant de se blesser lui-même grièvement en se portant plusieurs coups de couteau.

Les événements de Joué-lès-Tours, Dijon et Nantes ont donc contraint le gouvernement à convoquer, mardi 23 décembre, une réunion interministérielle afin de prendre des mesures face à la menace terroriste.

"Il faut mobiliser l'ensemble des services de sécurité et de justice, a déclaré le Premier ministre Manuel Valls après la réunion. C'est donc ce que nous avons fait et c'est ce que nous poursuivrons inlassablement. Il faut à la fois protéger le public, les Français. À quelques heures de Noël, c'est la mission des services de sécurité et il faut aussi protéger les agents publics, cibles désignées par certaines mouvances terroristes."

"Nous tentons de donner du sens à des événements en les catégorisant"

Trois faits divers sensationnels en trois jours, avec un même mode opératoire pour les deux derniers cas, il n’en fallait pas plus pour que l’on cherche à voir là davantage que de simple coïncidences et des liens avec de possibles attaques jihadistes.

"Nous raisonnons par catégorie et nous tentons de donner du sens à des événements en les catégorisant", explique à France 24 Gérald Bronner, sociologue à l’Université Paris Diderot et auteur, notamment, de "La démocratie des crédules". "La façon dont nous agençons nos catégories dépend du climat politique, du modus operandi de l'auteur des faits ou encore de la pensée analogique. Les récentes attaques à Dijon et Nantes, avec une voiture qui fonce dans la foule, font ainsi penser aux attaques similaires en Israël et nous avons tendance à vouloir interpréter des faits qui se ressemblent. C’est un mécanisme mental qui n’est pas idiot, mais qui peut aussi renvoyer à des faits totalement différents."

>> À lire sur France 24 : "Attaques de Nantes et Dijon : 'Aucun lien entre les événements' selon Manuel Valls"

Les trois accidents de train survenus en France, en Espagne et en Suisse lors de l’été 2013 en sont un bon exemple, rappelle Gérald Bronner. "Alors que chacun d’eux avait des causes différentes, le commentaire dominant au moment des faits faisait état des effets pervers de la privatisation du rail et de la concurrence. Or cette interprétation était fautive car elle ne s’appliquait pas pour les trois accidents", affirme le sociologue.

Aujourd’hui, c’est l’idée d’une menace terroriste qui revient dans les commentaires médiatiques à chaud. Cependant, l’examen attentif des récents événements de Joué-lès-Tours, Dijon et Nantes montre bien l’absence de lien entre les trois attaques. "Le premier, effectivement, peut être qualifié de terroriste puisqu'il y a une conviction un peu jusqu’au-boutiste que l’on peut décoder dans la vie de cet homme, qui s’est attaqué à des policiers dans un commissariat à Tours", analyse Roland Coutanceau, psychocriminologue interrogé par France 24.

"Le deuxième à Dijon est un malade mental avéré avec des hospitalisations en psychiatrie et, le procureur l’a dit, une psychose à thématique mystique. Quant au troisième, il y a pour l’instant un point d’interrogation, mais il a tenté de se tuer dans la foulée d’une agression de personnes qu’il a tenté d’écraser. Là, on voit que c’est un mécanisme criminologique présent dans ce qu’on appelle les meurtriers de masse mais qui n’est pas forcément connoté d’une logique terroriste. Ça peut l’être, mais ça n’est pas forcément le cas."

Phénomène du "copycat"

Alors pourquoi un certain nombre de personnalités politiques, de médias et d’observateurs se sont-ils empressés de parler de terrorisme, rappelant à l’envi le message de l’organisation de l’État islamique, datant de septembre, appelant les jihadistes à s’en prendre à la France ?

"Un autre facteur qui influe sur notre jugement, c’est le fait que ces événements surviennent dans un temps très rapproché, ce qui excite notre capacité à ne leur chercher qu’une seule explication", souligne Gérald Bronner. "Et avec la forte concurrence qui existe aujourd’hui entre les différents médias, la tentation est grande de délivrer une information plus spectaculaire qu’une autre. Parler de terrorisme plutôt que de l’action d’un déséquilibré, c’est plus spectaculaire. Je remarque d’ailleurs qu’on a presque vu de la déception chez certains commentateurs lorsque le terrorisme a été écarté pour l’affaire de Dijon."

>> À lire sur France 24 : "L'attaque des piétons à Dijon n'est 'pas un acte terroriste', selon la procureure"

Le phénomène du mimétisme, bien connu des criminologues sous le terme de "copycat" en anglais, a pu jouer également. L’action d’un individu peut en inspirer un autre. "Il peut effectivement y avoir un élément médiatisé dans l’affaire de Dijon – le fait de pouvoir agresser des êtres humains en leur fonçant dessus avec une voiture – qui a pu être emprunté par celui qui a commis l’acte de Nantes, sans pour autant que ces actes soient dans la même dynamique sur le plan criminologique", note Roland Coutanceau. "Ce sont des actes de nature différente, donc il faut se garder de toute lecture d’épidémie ou de contamination."

La prudence devrait prévaloir, donc, mais celle-ci n’est pas toujours en phase avec les intérêts médiatiques ou politiques. Le vice-président du Front National, Florian Philippot, n’a ainsi pas hésité à affirmer mardi que les événements de Joué-lès-Tours et de Dijon relevaient "évidemment du terrorisme", accusant la procureure de Nantes d'avoir fait "l'enquête en une heure" et les pouvoirs publics de "fuir la réalité".

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