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FRANCE

Le mouvement "Je ne suis pas Charlie" : à contre-courant de l’émotion

© Facebook

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 10/03/2015

Après l'attentat contre "Charlie Hebdo", un mouvement "Je ne suis pas Charlie" a vu le jour sur les réseaux sociaux. Derrière ce groupe se cachent surtout des internautes moins attachés à l’hebdomadaire satirique qu’à la liberté d’expression.

Il y a bien sûr les messages imbéciles. Des témoignages de haine et d’exultation se réjouissant de l’assassinat des journalistes de "Charlie Hebdo". Nous ne parlerons pas de ceux-là. Mais des centaines de voix qui, deux jours après le massacre de "Charlie", commencent à émerger sur la Toile, à contre-courant de la bienséance émotionnelle. C’est souvent le cas une fois le choc passé. Les langues se délient. Après la vague de rassemblements spontanés à travers la France, après le déferlement de milliers de "Je suis Charlie" sur les murs des villes, sur les frontons des monuments, sur les profils numériques des internautes, il y a toujours l’apparition de ceux qui ne veulent pas suivre la même ligne.

Dans le cas présent, ils se font connaître sur la Toile sous l'expression : "Je ne suis pas Charlie". Une désolidarisation qui, en plein deuil national, en choque plus d'un. Derrière ce groupe se cachent en effet de nombreux internautes reprochant à "Charlie Hebdo" sa prétendue islamophobie. Le groupe facebook "Je ne suis pas Charlie", par exemple, se dit "horrifié" par la tuerie mais "désapprouve les publications racistes, sexistes, islamophobes, décomplexés" de l’hebdomadaire satirique.

L’habituel réquisitoire : "Charlie Hebdo" dépasse les bornes. "Je ne suis pas Charlie, parce que je n’ai jamais aimé ce journal manichéen, dégoulinant de moraline de ‘gôche’, vulgaire, méprisant des opinions qui n’étaient pas les siennes, et le plus souvent provocateur", écrit un autre internaute sur Agora Vox. Nombreux sont ceux qui, à l’instar de ce mouvement, refusent donc de prendre part à une "alliance sacrée" pro-Charlie parce que, tout simplement, ils ne comprennent pas ce qu’ils doivent défendre.

"Oui, mais…", une expression dangereuse

Daniel Scheidermann, le fondateur d’arrêt sur Images, a eu vent de cette contestation. "Être ou ne pas être Charlie ?", s’interroge-t-il dans un billet publié sur Rue89. "Être", évidemment, conclut-il, parce que "leurs dessins souriaient". Même parti pris de Guerric Poncet, journaliste au "Point". Il faut "être Charlie" entièrement, sans retenue, défend-il. "On trouve beaucoup plus d'internautes pour écrire 'oui, mais...' […] ‘Tuer, c'est mal, mais 'Charlie Hebdo' l'avait bien cherché’. Oubliant cette évidence : quand il s'agit d'une liberté fondamentale comme la liberté d'expression, ‘mais’ est un mot très dangereux, qui ne peut être employé que par le juge ou le législateur", écrit le journaliste.

Alors, certains internautes, qui ne veulent être ni irrespectueux ni indécents, se demandent comment "ne pas être Charlie" sans offenser la mémoire des crayonneurs abattus. Les uns dénoncent la "stérilité" de la tentative d’union nationale, les autres "l’hypocrisie" de citoyens qui ne lisaient jamais l’hebdomadaire humoristique. D’autres encore, les plus nombreux, se demandent s’ils doivent défendre une ligne éditoriale qu’ils jugeaient et jugent encore "trop" irrévérencieuse ? Défiler serait "trop facile", rétorquent ces "non-Charlie". "Ce serait indigne aujourd’hui de te déclarer solidaire de tout ce que 'Charlie Hebdo' a produit alors que tu ne l’étais pas. Mais ce serait pire encore de ne pas te dresser pour hurler que, quoi qu’ils aient écrit, dessiné ou dit, rien ne justifie, n’excuse, un tel carnage", écrit l'internaute Marcel Sel sur son "Blog de sel".

Ce dernier ne sera donc pas Charlie, seulement un citoyen écœuré par ce qu’on a fait à Charlie. "Tu trouvais leurs positions folles, déplacées, dangereuses. Mais c’était leur droit absolu. C’était leurs tripes. À aucun moment, aucun des journalistes de 'Charlie Hebdo' n’a mérité pire qu’une réponse écrite", note-t-il. "Tu n’étais pas d’accord avec ce qu’ils dessinaient. Mais c’est exactement pour ça que tu vas écrire que tu portes leur deuil comme tu porterais celui d’un frère. On n’est pas toujours d’accord, entre frères".
 

Première publication : 09/01/2015

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