TERRORISME

Attentat contre "Charlie Hebdo" : l'école et le défi des enseignants

Des lycéens corses qui affichent leur soutien à "Charlie Hebdo" après l'attaque.
Des lycéens corses qui affichent leur soutien à "Charlie Hebdo" après l'attaque. Pascal Pochard-Casabianca, AFP

Au lendemain des attentats qui ont frappé la France, les professeurs se sont trouvés confrontés aux questions, à l’incompréhension, et parfois à la fronde d’élèves qui rejettent le mouvement "Je suis Charlie".

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Près  de 4 millions de Français ont défilé le 11 janvier  dans un immense rassemblement républicain, aux cris de "Je suis Charlie". Un élan unitaire sans précédent qui soudait la France après les attentats qui ont fait 17 morts en l’espace de trois jours à Charlie Hebdo, à Montrouge et dans un supermarché casher de Vincennes.  A contre-courant des rassemblements de ce week-end, des voix discordantes se sont pourtant fait entendre ces derniers jours. Dans les écoles notamment. Sur les bancs des collèges, dans les couloirs de lycée, dans les cours de récréation du primaire, des élèves ont parfois affirmé leur désaccord, leur déni, leur colère.  

"Depuis ce matin, cavalcades dans les couloirs aux cris de "JE NE SUIS PAS CHARLIE", témoignait "Petit prof" sur Twitter, le 8 janvier. Ce jour-là, ce professeur de français s’est senti démuni. Ses élèves avaient repris à leur compte l’expression qui s’était déversée sur la Toile,reprochant à "Charlie Hebdo" sa prétendue islamophobie. Les ados biberonnés aux réseaux sociaux ont pu s’inspirer des déferlantes sur Twitter ou Facebook où le groupe "Je ne suis pas Charlie"  se dit "horrifié" par la tuerie mais "désapprouve les publications racistes, sexistes, islamophobes, décomplexées" de l’hebdomadaire satirique.

Des valeurs qui doivent devenir concrètes

De quoi choquer des professeurs esseulés face à un défi pédagogique immense. "C’est dur d’entendre un élève de 3e qui dit en classe : "On n’a pas le droit d’insulter le prophète. C’est mal ce que ces journalistes ont fait", témoigne auprès de France 24 "Petit prof", préférant garder l’anonymat.  

>> À lire sur France 24 : Le mouvement "Je ne suis pas Charlie" : à contre-courant de l’émotion

Comment trouver les mots sans afficher ses propres convictions ? Comment expliquer l’horreur quand on est soi-même sous le choc? Comment transmettre les valeurs de la République pour qu’elles ne soient pas que des concepts oubliés dès que l’on referme ses manuels scolaires ? La question est une priorité pour la maire de Paris, Anne Hidalgo : "L'école doit être non seulement un lieu où on transmet les savoirs mais aussi où on transmet les fondements de la citoyenneté", affirmait-elle sur France Info, lundi 12 janvier, évoquant la nécessité d'inculquer "à nos enfants les valeurs pour qu'elles ne soient pas seulement des éléments abstraits",

Pas facile d’expliquer concrètement et aux plus jeunes les concepts de laïcité, de racisme ou de liberté d’expression. Jeudi matin, les professeurs étaient face à leurs élèves et leurs nombreuses questions.  La ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem, avait adressé aux enseignants un courrier dans lequel elle les invitait à "répondre favorablement aux besoins ou demandes qui pourraient avoir lieu dans les classes". La ministre y rappelait que l'école éduque à la liberté : "la liberté de conscience, d'expression et de choix du sens que chacun donne à sa vie ; l'ouverture aux autres et la tolérance réciproque".

"Enseigner la tolérance, c’est notre quotidien"

"Enseigner la tolérance, c’est notre quotidien", témoigne "Petit prof". "Pourtant, affecté en tant qu’individu et citoyen, je ne savais absolument pas ce que je dirai à mes élèves. Alors, je suis parti de la lettre de la ministre que j’ai lue à voix haute pour lancer le débat", témoigne-t-il.

Professeur d’anglais dans un collège de l’Académie de Versailles, "Monsieur le Prof", tel qu’il se fait appeler sur Twitter, a, lui, choisi de commenter certaines caricatures de Charlie Hebdo : "Face à une telle situation, il n’y a pas de manuel, pas de marche à suivre. C’est le citoyen qui parle avant le prof. Il faut lancer le dialogue et tempérer les débats", explique-t-il à France 24, préférant lui aussi rester anonyme.  

Et le débat a bien eu lieu, à la suite de la minute de silence notamment. Les écoles, collèges, lycées étaient invités à y participer, sans obligation. Son application a été laissée à l’appréciation des proviseurs. "Monsieur le Prof" s’est, par exemple, vu demander de ne pas la faire respecter "pour éviter les troubles". "Cela m’a profondément choqué. Alors que la France était en deuil, dans mon collège c’était comme si de rien n’était", regrette-t-il.

D’autres enseignants ont, eux, été heurtés par la fronde de leur élèves, comme cette professeur d’arts appliquée dans un lycée professionnel de Bobigny. "La minute de silence a été observée par tous les élèves du lycée à 12 heures mais trois gamins se sont quand même permis de crier 'Allahou Akbar', camouflés dans la foule", témoigne-t-elle, tout en relativisant : "Ils sont dans la provocation, dès qu’ils sentent qu’il y a un truc qu’on n’a pas envie d’entendre, ils le disent".

Distinguer la rébellion liée à l’âge de la conviction

"Monsieur le Prof" distingue ceux qui affichent une "provocation bête liée à l’âge de ceux qui affichent une conviction plus profonde". "Beaucoup sont dans le "oui, mais" : 'Il ne faut pas tuer, mais Charlie Hebdo n'aurait pas dû, ça se fait pas les caricatures'. Alors on écoute, on explique. Et dans l’ensemble, il y a seulement une petite minorité pour qui le message de la liberté d’expression ne passe vraiment pas."

Un sentiment que partage Franck Boucheré, professeur d’éducation physique dans un lycée technique à Puteaux. Il tient à souligner l'envie de dialogue de ses élèves, âgés entre 15 a 20 ans. "Tous se sont montrés très choqués. Souvent, ils n’étaient pas à l’origine des discussions, mais une fois, qu'elles étaient lancées, ils avaient un grand besoin de parler. Et 90 % d'entre eux étaient rapidement d’accord pour dire que ces gens sont des terroristes et ne sont pas de vrais musulmans".

"Pour beaucoup d’entre eux, la religion est sacrée et on n’a pas le droit d’y toucher. Toute religion confondue. C’est d’ailleurs un jeune catholique de 16 ans qui était le plus remonté contre le journal satirique, estimant qu’il avait sali l’Islam. Mais cela n’empêche pas les élèves de condamner à l’unanimité les actes terroristes", rappelle la professeure d’art appliqué de Bobigny.  

Tous à leur manière, ces professeurs de collèges et lycées ont dû "parler, écouter, répondre, expliquer, dialoguer, recommencer, encaisser, ignorer provocations, rester calme, être tolérant", comme l’explique sur Twitter "Petit Prof" qui reste néanmoins optimiste. "Si on veut trouver des failles à l’Éducation nationale, on le peut mais cela ne fera pas avancer les choses. Nous, les enseignants, nous sommes des travailleurs de terrain, tous les jours on enseigne des valeurs de tolérance", rappelle-t-elle, avant de conclure : "Dans notre métier, on ne voit pas les résultats immédiatement. Nous sommes comme des jardiniers : on sème des graines en espérant qu’un jour, cela donnera quelque chose".

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