FRANCE

Reportage : en immersion chez les Zadistes de Sivens

Métairie, lieu de ralliement de la Zad de Sivens.
Métairie, lieu de ralliement de la Zad de Sivens. Ben Barnier

France 24 a passé deux jours avec les Zadistes du barrage controversé de Sivens, dans le Tarn. Ces militants écologistes, endeuillés par la mort de Rémi Fraisse et en froid avec les journalistes, occupent le chantier depuis octobre 2013. Reportage.

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Les visiteurs qui pénètrent dans la ZAD  ("Zone à Défendre") doivent franchir une barricade. Ce soir là, le 7 janvier dernier, l’un des Zadistes - ces militants écologistes opposés à des projets de construction qu’ils jugent nuisibles, tels que le barrage de Sivens, dans le Tarn -, qui accueille France 24, tient une bouteille verte. “C’est de l’alcool de prune,” explique-t-il, goguenard. “Tu vas voir c’est bon ! C’est pas dangereux, regarde, moi aussi j’en prends.” La rasade de gnôle avalée, on laisse sa voiture derrière soi. "Elle est à moi maintenant", plaisante le militant.

>> À voir sur France 24 : "Chez les militants zadistes de Sivens"

Le premier camp sur la gauche est dénommé California. On y trouve un ensemble de tentes, des voitures ainsi qu'une grande cabane adossée à un camion.
Un chien aboie fort, rejoint par d’autres canidés. Les minutes passent. Le camp semble vide. Un Zadiste finit par calmer les chiens.

Pour entrer dans la cabane, il faut soulever des tentures. On traverse ensuite une cuisine pour rejoindre le foyer - un gros poêle en fonte récupéré dans les environs. Nous nous installons sur des petits bancs en bois et un canapé posé à même le sol.
“Pour comprendre la ZAD,” explique Guillaume, “il faut que tu poses ta caméra. Je te propose une expérience : mange avec nous, dors avec nous, et là tu verras ce que c’est vraiment la ZAD.”

Guillaume, militant zadiste, devant la Métairie
Ben Barnier

Invitation tentante : selon les militants, aucun journaliste n’a jamais dormi dans la ZAD de Sivens. Les occupants des lieux sont habituellement très méfiants vis-à-vis des médias, parfois presque paranoïaques. Ils estiment avoir été trahis par de nombreux journalistes. “On a été tellement abusés par certains qui se sont foutus de notre gueule,” explique l'un d'entre eux, “que maintenant on ne veut plus en entendre parler."

Les Zadistes pratiquent une censure assez stricte. Ils filtrent les journalistes à l’entrée. Certains sont persona non grata. Ceux qui obtiennent le sésame ont interdiction de filmer les habitations et les plaques d’immatriculation. Ils demandent d’effacer les images vidéo qu’ils jugent nuisibles ou intrusives. Un type de censure pratiqué seulement dans les dictatures les plus strictes. Une accusation que balaie Guillaume : “Je vois juste que c’est le respect de la personne qui ne souhaite pas être vue".

La violence en débat

La nuit tombée, plusieurs militants se joignent à nous dans la cabane. L’un coupe du bois, “je me fabrique une batte pour me défendre,” explique-t-il. Un autre apporte des barquettes de poulet sous plastique. On découpe les pilons en essayant de chasser les chiens, appâtés par la viande. Certains apportent des bières, tandis que d’autres roulent des joints. Il fait froid en ce soir de janvier. Avec l’hiver, seuls les plus acharnés continuent d’occuper les lieux.

Panda vit ici depuis 10 mois. Il a vécu les affrontements avec les gendarmes et la mort de Rémi Fraisse, le 26 octobre 2014, tué par une grenade offensive de la gendarmerie. Deux mois et demi plus tard, le souvenir est encore très présent, et la colère aussi.

"Ils ont tué un homme", s’indigne Panda, bâton à la main, "donc aujourd’hui, eux ils sont prêts à aller super loin, ils sont prêts à  tout, ils sont même prêts à nous tuer, parce qu’ils l’ont fait, ils l’ont montré ! Donc est-ce que moi je ne serais pas prêt à les tuer pour les en empêcher ? Ça c’est la question que je me pose tous les matins en me levant."

Tolérance. C’est l’un des mots qui revient très souvent dans la bouche des Zadistes. Nombreux sont ceux qui, en ce mois de janvier, ont trouvé dans la ZAD un refuge.

"Je suis venu pour reconstruire," nous confie l’un d’eux. “Je voudrais bien être dans la société, avoir un appart’, un CDI, j’ai essayé, mais ça n’a pas marché.” Comme les rastas, ils appellent la société “Babylone". “Le seul truc qui me relie à Babylone,” explique Panda, “c’est la cigarette.”

De Babylone, on passe rapidement aux parents, au père surtout. De nombreux militants ont rejoint la ZAD après de profondes blessures familiales — affrontements parfois violents avec les parents, sentiments d’échec et de rejet. “Mon père n’accepte pas que je ne sois pas dans la société,” nous confie l’un deux, “il s’est battu pour que je puisse devenir médecin ou avocat.”

La cuisine à la boisinière

Les Zadistes se couchent tôt ce soir là. Chacun repart avec son chien. Les tentes sont dans la brume. “C’est cool,” explique un militant, “pour une fois il n’y a pas de gelée sur la tente.” La nuit est ponctuée par les appels au talkie-walkie, les aboiements et les braiments des ânes.

Au réveil, on se dirige vers la Métairie, une vieille bâtisse où les repas collectifs sont préparés. Ce matin là, une Zadiste, l’une des rares femmes à vivre encore sur place, réclame une cuisinière.

“Ce sera un confort relatif,” explique-t-elle, “mais dont on a besoin aussi pour mieux tenir. Et ça nous permettrait aussi de libérer du temps pour aller faire autre chose, parce que la dernière fois, je me souviens, sur la boisinière, tu vois, la cuisine à bois, on a mis 1 h pour faire chauffer de l’eau, pour faire les pâtes ! Alors qu’au gaz tu mets quoi, tu mets 10 minutes ?” Une requête qui fait débat. “On commence par une gazinière,” s’indigne un autre Zadiste, “et puis ce sera quoi après ? C’est comme ça qu’on rentre dans le système.”

Les Zadistes sont ici depuis octobre 2013, ils ont été délogés deux fois par les autorités, permettant aux ouvriers de commencer la construction du barrage, ou retenue d’eau. Certains agriculteurs leur sont particulièrement hostiles.

“Il faut que les Zadistes dégagent, partent, et vite, rapidement,” lance Isabelle Granier, présidente cantonale de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles), “parce que de toutes manières, ces Zadistes sont contre tous les projets, pas seulement Sivens. Ils empêchent l’économie locale de tourner.”

La dalle, la zone la plus abominable

Après plus d’un an de confrontations, les pro et anti-barrage espèrent une réponse du gouvernement qui ira dans leur sens. En attendant, Guillaume fait le tour de la ZAD tous les jours. Une occasion pour lui de se recueillir devant les souches d’arbres.

“C’est un massacre,” explique Guillaume, très ému devant l’immense étendue de copeaux. "Des hectares et des hectares sont partis comme ça. (…) La première fois que je suis venu ici, j’ai pleuré, le 1er novembre, jour de la fête des morts. Et là, il y en a des morts. Ouais, j’ai pleuré la première fois que je suis venu ici. Et c’est pour ça que je reste ici maintenant, il faut refaire tout ça, il faut refaire. L’écosystème du coin a besoin de ça.”

La visite se poursuit par la dalle d’argile. C’est le cœur du combat. Le lieu où le barrage pourrait être construit.  “C’est la zone la plus dévastée,” explique Guillaume, “la zone la plus sans vie. La zone la plus abominable. Ils sont venus importer des tonnes et des tonnes d’argile, pour imperméabiliser le sol. Donc là, en plus d’avoir tout massacré, ils ont tassé une couche d’argile d'environ un mètre, donc plus rien ne pourra pousser ici, tant qu’on n'aura pas réussi à évacuer toute cette merde.”

La dalle d'argile, lieu où le barrage de Sivens pourrait être construit
Ben Barnier

Le campement de la dalle d’argile a été surnommé “Ça ira,” parce que c’est le lieu le plus dur à vivre. Les habitants pataugent constamment dans une boue épaisse et gluante. Un mirador surplombe la dalle d’argile au-dessus de la brume et des immenses flaques d’eau. Le filet de rivière du Tescou s’écoule entre les souches et les chiens.

Sur le chemin du retour, Guillaume s’excuse face aux nombreuses poubelles laissées sur les lieux. “C’est pour nous aussi un combat quotidien,” explique-t-il, “faut pas juste regarder la poubelle qui est par terre et dire: ‘ouais, c’est crade ici !’ (…) Pour évacuer les poubelles c’est pas évident, on n’a pas toujours les moyens logistiques pour évacuer."

Il est midi, ce 8 janvier, et la ZAD est silencieuse, brumeuse. Les militants qui gardent les barricades restent à l’intérieur probablement pour se réchauffer. On profite d’un moment de flottement pour quitter le camp et éviter la censure des images tournées sur place. Malgré le froid et les confrontations, les Zadistes de Sivens continuent d’occuper les lieux illégalement, refusant tout projet de construction.
 

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