L'Entretien

"On ne revient jamais vraiment d'Auschwitz"

France 24

Marcelline Loridan-Ivens, qui vient de publier "Et tu n'es pas revenu" (Grasset), est une rescapée des camps de la mort. À l'occasion du 70e anniversaire de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau par les troupes soviétiques, la cinéaste revient sur cette période de sa vie. Elle fait aussi part de son inquiétude après les attentats de Paris.

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"J’ai vécu puisque tu voulais que je vive. Mais vécu comme je l’ai appris là-bas, en prenant les jours les uns après les autres. Il y en eut de beaux tout de même. T’écrire m’a fait du bien. En te parlant, je ne me console pas. Je détends juste ce qui m’enserre le cœur. Je voudrais fuir l’histoire du monde, du siècle, revenir à la mienne, celle de Shloïme et sa chère petite fille." Ces mots sont ceux que Marcelline Loridan-Ivens écrit  à son père, Salomon, dans son dernier livre "Et tu n’es pas revenu".

Née Rosenberg de parents juifs polonais, émigrés en France en 1919, Marcelline Loridan-Ivens a été arrêtée avec son père, en  France, en 1944. Ils ont été déportés à Auschwitz-Birkenau par le convoi 71 du 13 avril, le même que celui de Simone Veil. Elle a ensuite été envoyée au camp de Bergen-Belsen, puis à Theresienstadt, où elle est libérée par l’Armée rouge, le 10 mai 1945. Salomon Rosenberg, lui, n’est  jamais revenu.

Marcelline Loridan-Ivens, qui porte aujourd’hui les noms hérités de ses deux mariages, fait partie des 2500 Français sur 76 500 rentrés des camps. Elle a survécu ; même vécu, ensuite, plus d’un demi-siècle d’histoire. Mais à 84 ans, elle rappelle comme le retour à la vie a été difficile. "On ne revient jamais vraiment d'Auschwitz, on vit toute sa vie avec un camp dans la tête, explique-t-elle à France 24. Parfois, on essaye de fermer son cœur, de se geler de l’intérieur, de s’occuper des autres quand on est incapable de s’occuper de soi".

Pour elle, cela s’est incarné dans une vie d’artiste engagée. Marcelline est devenue actrice, documentariste, militante "gauchiste", signataire du manifeste des "343 salopes" en 1971, écrivain. Avec Jean-Pierre Sergent, elle a coréalisé"Algérie année zéro" (1962), sur les débuts de l'indépendance algérienne qu’elle a défendue. Avec son époux,  le documentariste hollandais Joris Ivens rencontré en 1963, elle a vécu de l’intérieur la Révolution culturelle maoïste. Ils ont travaillé ensemble jusqu’à la mort de ce dernier, en 1989, et notamment réalisé des films sur la guerre du Viêt-nam ou le Laos.

Après la mort de son grand amour, elle s’autorise la subjectivité et réalise son film, "La Petite Prairie aux bouleaux" (traduction littérale de "Birkenau"), une fiction autobiographique où son double est incarné par Anouk Aimée. "Mais au bout de 18 films, on revient aux mêmes dangers. Quand on entend crier dans les rues de Paris 'Mort aux Juifs' ou 'Juif, va-t-en !', on se demande ce qu’on va devenir. Est-ce que je vais revivre ça une seconde fois ? Je ne peux pas", prévient-t-elle simplement.

Il est des blessures dont on ne guérit pas. Des maux du cœur, de l’âme, du corps. Marcelline Loridan-Ivens le raconte avec des mots crus. Les camps lui ont pris son père, une quarantaine de membres de sa famille, mais aussi son enfance, son corps, son intimité. "J’étais une fille de 15 ans et je ne m’étais jamais déshabillée. Et tu arrives au camp, on te met nue devant des hommes, on te tatoue, on te coupe les cheveux, on t’habille de guenilles, on te traite de sale juive. Alors tu deviens un 'stuck', un morceau [en yiddish, NDLR], une figurine, une marionnette", témoigne-t-elle.

Elle se souvient de Josef Mengele, le médecin SS d’Auschwitz, qui passait dans les rangs des jeunes femmes nues pour "trier" celles qui seraient tuées de celles qui pouvaient travailler. "Le corps des femmes a été défiguré par les camps", estime-t-elle. Marcelline a toujours refusé d’avoir des enfants, de peur de voir son corps abîmé au cas où "ça" recommencerait : "Dix, vingt, trente ans plus tard, je me disais qu’il fallait que je reste svelte pour pas passer au gaz". Et comment faire un enfant quand on ne sait que trop bien que l’Histoire peut rejouer ses passages les plus noirs ?

Marcelline fait partie de la dernière génération des survivants de la Shoah et elle n’a qu’une peur : qu’après leur disparition, la mémoire s’efface. "Pour l’instant, l’État est avec nous. Mais que se passerait-il si un nouvel État était contre nous ?" s’interroge-t-elle. Pour que cette histoire reste vivante, Marcelline souhaite que le matricule que les nazis ont tatoué sur son bras soit gravé sur sa tombe. "Ceux qui passent comprendront peut-être quelque chose qu’ils ont oublié ou dont ils ne savent rien. C’est une manière de rappeler qu’il y a eu cette époque où des juifs ont été envoyés au gaz", témoigne-t-elle, "il faut absolument que les traces restent, où que ce soit".

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