TERRORISME

Kobané : "La guerre n’est pas finie, l’EI est loin d’être battu"

Un combattant kurde peu après la prise de Kobané, en ruines.
Un combattant kurde peu après la prise de Kobané, en ruines. AFP

La reprise de la ville de Kobané, assiégée par l'EI depuis des mois, a été annoncée lundi par les combattants kurdes. Pour Yves Trotignon, consultant en antiterrorisme, cette victoire purement symbolique a peu de conséquences sur le terrain.

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Les combattants kurdes ont annoncé, lundi 26 janvier, avoir repris le contrôle de la ville syrienne de Kobané où ils s'affrontent depuis plusieurs mois dans de violents combats aux jihadistes de l'organisation de l’État islamique (EI). Le commandement militaire américain au Moyen-Orient (Centcom) a, de son côté, indiqué que les forces kurdes ne contrôlaient que 90 % de la ville. L'EI a subi là son plus important revers depuis son émergence dans la guerre civile syrienne en 2013. Quelles conséquences cette prise aura-t-elle sur la guerre que la coalition mène contre l’EI ? Éléments de réponse avec Yves Trotignon, ancien agent de la DGSE et consultant sur les questions d’antiterrorisme.

France 24 - Sur le plan stratégique, quel est l’impact de la prise de Kobané ?

Yves Trotignon - C’est une victoire très importante sur le plan symbolique. C’est un peu la bataille de Stalingrad de la lutte contre l’EI [la prise de Stalingrad, première victoire des Alliés sur les nazis, constitue un tournant majeur de la Seconde Guerre mondiale, NDRL]. Les États-Unis ont concentré leurs frappes sur Kobané car c’est une ville symbole. Il y a aujourd’hui une volonté d’en faire l’endroit où, pour la première fois, l’EI sera battu sur le terrain. 

C’est avant tout une victoire des combattants kurdes, même si d’autres luttent à leurs côtés, même si la coalition les aide, en leur fournissant des armes ou en leur envoyant des conseillers militaires américains et allemands sur le terrain. Mais sur le plan militaire et stratégique, ça ne change absolument rien. La guerre n’est pas finie, l’EI est loin d’être battu.

Depuis le départ, la coalition n’a pas vraiment de stratégie. Elle a commencé à intervenir sur le terrain à l’été 2014 pour prêter main forte à l’État irakien dépassé et faire reculer l’EI. D’où les raids pour réduire la capacité militaire du groupe. Mais ces frappes n’ont pour l’instant pas de conséquences majeures pour cette organisation qui n’est pas une armée mais une "techno-guérilla".

F24 - Que changera cette victoire sur le terrain ?

Cela ne change rien à l’état des forces de l’EI sur le terrain. Ses combattants restent présents autour de la ville. Il existe un risque qu'ils se replient dans les localités entourant Kobané. Il reste manifestement des jihadistes à l’intérieur même de la ville. Les combattants de l’EI qui restent à Kobané vont-ils y préparer des attentats ?

Ce que l’on peut dire, c’est qu’indépendamment de la chute de Kobané, l’EI ne s’étend plus depuis un moment déjà. Ses combattants ne peuvent plus se regrouper comme avant. Dès que ses troupes se rassemblent, qu’elles constituent par exemple des convois, elles sont visées par des frappes aériennes de la coalition. Mais le groupe a aussi su s’adapter : ils évitent de se concentrer sur le terrain pour être moins visibles, ils ne circulent plus en convoi.

F24 - Ces frappes sont-elles suffisantes ?

Non. Il n’y a aucun espoir de vaincre l’EI en misant uniquement sur les frappes aériennes. C’est pour cela que les États-Unis veulent s’appuyer sur l’armée irakienne, qui aujourd’hui frise la débâcle.

Les frappes aériennes de la coalition sont de moyenne importance, la mobilisation aérienne n’est pas du même ordre que celle qu’on a pu avoir au Kosovo en 1999 ou en Afghanistan en 2001. Là, on est largement en-dessous. On ne va pas libérer le territoire avec des frappes aériennes, mais avec l’appui de troupes au sol.

F24 - Qui pourrait envoyer des troupes au sol ?

Personne ne veut y aller. Les Iraniens ont affirmé à un moment qu’ils se déploieraient si l’EI se rapprochait trop près de leur frontière. Ils en ont les moyens, et ont reçu l’accord politique de l’Irak pour le faire. Mais personne n’a envie de voir des troupes iraniennes rentrer en Irak, car ensuite, il faudra les faire partir et c’est toujours compliqué.

Il y a un refus de l’escalade que constituerait l’envoi de troupes au sol. Les Occidentaux et les pays arabes de la coalition préfèrent des frappes ciblées et ponctuelles. Au-delà du risque de pertes sur le terrain, cela se comprend aussi tactiquement. Finalement, l’EI ne rêve que de ça, d’un affrontement au sol avec l’Occident et ses alliés ! C’est aussi un piège tendu par l’EI.

Ce n’est pas forcément une bonne idée car le moindre soldat de la coalition capturé deviendrait un outil de propagande pour cette guérilla terroriste. Regardez ce qui est arrivé à ce pilote jordanien. Demain, si un soldat américain est capturé il sera décapité, son image sera utilisée. Personne n’a envie de voir ça.

 

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