FRANCE

Une œuvre retirée d'une exposition de peur de choquer des musulmans

D'après l'artiste Zoulikha Bouabdellah, "Silence" montre que des femmes musulmanes peuvent aussi être féministes.
D'après l'artiste Zoulikha Bouabdellah, "Silence" montre que des femmes musulmanes peuvent aussi être féministes. Galerie Anne de Villepoix, Paris

L’œuvre d’une artiste franco-algérienne, composée de paires d’escarpins disposées sur des tapis de prière musulmans, a été retirée d’une exposition à Clichy-la-Garenne (Hauts-de-Seine), car jugée susceptible de "créer des incidents".

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Sans même avoir été présentée au public de Clichy-la-Garenne, en région parisienne, l’œuvre, intitulée "Silence", a fait grand bruit. L’installation de la Franco-Algérienne Zoulikha Bouabdellah - 28 tapis de prières sur lesquels sont disposées autant de paires d’escarpins dorés - a été retirée de l’exposition "Femina ou la représentation des modèles", au Pavillon Vendôme de cette ville des Hauts-de-Seine. Et ce sur décision de l’artiste et des commissaires de l’exposition, inquiétés par des mises en garde de la mairie au sujet d’éventuels incidents que pourrait susciter l’installation.

Depuis, le maire d’un côté, et l’artiste et les commissaires de l’autre, se renvoient la responsabilité de ce fiasco dans un contexte post-attentats et en plein débat sur la liberté d’expression.

C’est une association musulmane qui, au lendemain des attentats contre "Charlie Hebdo", alerte la mairie, après que quelques fidèles se sont plaints de "Silence", la pièce de Zoulikha Bouabdellah. La Fédération des associations musulmanes de Clichy (Fedam) - "de manière tout à fait responsable et légitime dans un contexte pareil", selon l’adjoint (PC) à la Culture Nicolas Monquaut - alerte la mairie. Le 16 janvier, elle demande la déprogrammation de l’exposition par mesure de précaution.

"On ne peut pas savoir qui est derrière qui… Ceux qui ont commis les attentats sont juste à côté [les frères Kouachi résidaient à Gennevilliers, dans le même département, NDLR] et personne ne s’est rendu compte de rien. Nous, nous sommes des bénévoles. Si nous avons des inquiétudes, il est de notre devoir d’alerter", s’est justifié Mourad Bouchetara, président de la Fedam, dans "Le Parisien".

Une mise en garde que semble avoir entendue l’édile. Le jeudi 22 janvier, alors que s’achève l'accrochage des œuvres, l’équipe organisatrice est informée par la mairie d'éventuels incidents irresponsables "non maîtrisables pouvant survenir", ont rapporté deux commissaires et l'artiste.

Et c’est sans "Silence" et sans l’artiste Zoulikha Bouabdellah qu’a eu lieu, samedi 24 janvier, le vernissage de "Femina ou la réappropriation des modèles". Une absence du plus mauvais effet, pour un événement présenté comme féministe, censé avoir notamment pour but de promouvoir le travail de 18 artistes femmes, dans un domaine, l’art contemporain, aujourd’hui encore largement dominé par les hommes.

"Aucun caractère blasphématoire"

"Ma décision n’est pas motivée par la peur et elle n’est en aucun cas dirigée contre la Fédération des associations musulmanes de Clichy, qui a semble-t-il fait son travail en alertant la mairie de la possible survenue d’incidents liés à la présentation de l’installation", a tenu à préciser Zoulikha Bouabdellah.

Jeudi 29 janvier, les organisateurs pensaient encore pouvoir exposer la pièce, mais l’artiste a finalement opposé un non définitif, "devant l’absence à ce jour de réponses claires de la municipalité de Clichy-la-Garenne quant aux modalités de réintégration de l’installation Silence (conditions de sécurité et mise en place d’un dialogue avec le public)", a-t-elle expliqué dans un communiqué. Depuis sa création il y a sept ans, son œuvre-phare avait pourtant voyagé dans le monde entier sans avoir, jusqu’à présent, suscité de controverse.

À la place de "Silence", ce samedi-là, on trouvait une autre œuvre, plus consensuelle, de l’artiste : une vidéo intitulée "Dansons", dans laquelle une jeune femme se lance dans une danse du ventre avec La Marseillaise en fond sonore. Une pancarte indiquait que l’artiste et la commissaire générale de l’expostion Christine Ollier avaient "choisi de retirer la pièce […] afin d’éviter toute polémique et récupération au sujet de la présentation de cette installation qui ne présente aucun caractère blasphématoire". De la diplomatie là où beaucoup voient une censure incompréhensible.

D’autant plus que tout le travail de Zoulikha Bouabdellah repose sur le dialogue entre les cultures. "‘Silence’ n’est pas une œuvre provocante, encore moins blasphématoire. ‘Silence’ ne tape pas sur l’islam, bien au contraire : elle montre que des femmes musulmanes peuvent aussi être féministes", a-t-elle indiqué au "Monde".

"Menaces potentielles"

Que faire des mises en gardes municipales, dans un contexte post-attentats tendu, qui a par exemple vu le maire de Villiers-sur Marne (Val-de-Marne) déprogrammer temporairement le film "Timbuktu" par crainte d’incidents ? C’est la question qui s’est posée aux organisateurs de l’événement de Clichy et à l’artiste elle-même.

Ils ont choisi de ne pas montrer "Silence", en dénonçant l’attitude de l’édile. Ils reprochent en effet au maire PS Gilles Catoire de les avoir laissés décider seuls de présenter ou non l'œuvre face à des "menaces potentielles" dont ils "ne pouvaient mesurer les conséquences", a indiqué à l'AFP l'une des commissaires.

"Le maire n’a pas pris ses responsabilités et nous a laissés, moi et les organisateurs, seuls face au problème, estime Nicolas Monquaut, l'adjoint (PC) à la Culture. J’ai suggéré immédiatement qu’il rencontre la Fedam, que la programmation soit maintenue, soutenue et expliquée. ‘C’est ton dossier’, m’a répondu Gilles Catoire. Lorsque j’ai demandé ce qui avait été envisagé concernant la police nationale, et ce jusqu’à la veille du vernissage, on ne me répondait pas", déplore l’élu.

Il est vrai que le maire n’a pas publiquement défendu la pièce de Zoulikha Bouabdellah. "Il n’était pas question pour moi de choisir telle ou telle œuvre pour une exposition qui est sous la responsabilité des organisateurs", a expliqué Gilles Catoire à l’AFP. Dans un long communiqué du jeudi 29 janvier, il met en cause "ceux qui ont pris cette décision malencontreuse de substituer cette œuvre par une autre".

Et d’estimer que les commissaires et l’artiste doivent "assumer [leur décision], plutôt que de monter un coup médiatique et tenter d’en faire une affaire d’État". Il affirme avoir pour sa part donné pour instruction de "maintenir le programme prévu".

Quant à la sécurité, "toutes les dispositions avaient été prises (…) en liaison avec la Préfecture pour assurer le bon déroulement de l’exposition", assure-t-il.

"Liberté d’expression bafouée"

À la longue liste des mécontents s’ajoutent les co-exposants, qui menacent de se retirer. Vendredi 30 janvier, l’exposition était visible, mais une bonne partie des tableaux avaient été posés à terre en signe de protestation. Les organisateurs doivent se prononcer dans la journée sur son maintien.

L’artiste plasticienne Orlan a ainsi demandé que son œuvre soit décrochée si "Silence" demeurait non exposée. Jointe par téléphone, elle s’est dite scandalisée par les pressions "tacites ou réelles" exercées sur Zoulikha Bouabdellah. "Peut-être Zoulikha a-t-elle réagi par peur, et on peut la comprendre, mais attention : il y a un risque de passer de l’auto-censure à l’empêchement, et de l’empêchement à l’inhibition."

"S’il y avait eu une prise de position claire de la mairie dès le départ, on n’en serait certainement pas arrivés là", déplore-t-elle, regrettant que "la liberté d’expression continue à être bafouée" deux semaines seulement après les marches du 11 janvier en hommage à "Charlie Hebdo".

"Il y a une atmosphère particulière depuis l’attentat commis contre 'Charlie Hebdo', c’est certain. Mais il existe un insupportable climat de fébrilité et de crispations autour de la question religieuse, toutes confessions confondues, depuis quelques années déjà", poursuit la plasticienne, évoquant l’affaire du "sapin de Noël" de Paul McCarthy, œuvre érigée place Vendôme à Paris et vandalisée en octobre dernier parce qu'elle ressemblait à un sex-toy.
 

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