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Darfour : l'armée soudanaise accusée de viols d'une "ampleur sans précédent"

Des soldats soudanais en faction à la sortie du village deTabit, au Soudan.
Des soldats soudanais en faction à la sortie du village deTabit, au Soudan. Ashraf Shazly, AFP

Dans un rapport accablant, l’ONG Human Rights Watch accuse l’armée soudanaise d’avoir violé plus de 200 femmes – dont 80 mineures au moins – les 30 et 31 octobre 2014, dans le village de Tarbit, au Darfour. Khartoum dément.

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Le rapport est accablant. Les forces de l’armée soudanaise sont accusées de s’être livrées, les 30 et 31 octobre 2014, aux pires atrocités sur les habitants de Tabit, un petit village du nord du Darfour, au Soudan (voir carte ci-dessous). Selon Human Rights Watch (HRW), plusieurs centaines de soldats ont lancé trois attaques successives en trente-six heures au cours desquelles 221 personnes au moins - dont 80 mineurs - ont été victimes de violences sexuelles.

Le gouvernement soudanais a toujours nié les faits, qui restent difficiles à vérifier. Les chercheurs de HRW, eux-mêmes, n’ont pu se rendre sur place pour enquêter. Ils ont mené plus d’une centaine d’entretiens à distance, interrogeant victimes, témoins et plusieurs soldats ayant fait défection. Interrogé par France 24, Jonathan Loeb, co-auteur du rapport, est catégorique : "Ces faits se sont produits et ils ont été commis par des membres de l’armée. La seule interrogation reste de savoir de quelles unités il s’agit", affirme-t-il sans détour, dénonçant des crimes "d’une ampleur sans précédent".

"Ils nous ont violées toute la nuit. Je suis toujours malade"

L’ONG décrit trente-six heures d’enfer, où toutes les neuf minutes en moyenne, un viol était commis. Le jeudi 30 octobre, à la tombée de la nuit, des hommes en uniforme ont encerclé le village, sous prétexte de retrouver l’un des leurs porté disparu. Ils se sont ensuite rendus de maison en maison pour battre et écarter les hommes avant de se ruer sur leur femme. Parmi elles, des grand-mères, des mères, des adolescentes, des fillettes, battues et forcées au silence par les tissus enfoncés dans leur gorge. Agressées par trois, quatre hommes, parfois plus, elles sont violées chez elles ou dans la rue, devant leur famille, leurs amis, leurs voisins.

"Ils [les soldats] disaient qu’ils cherchaient un soldat porté disparu. […] Ils m’ont attrapée avec mon amie, nous ont fait sortir de force de chez nous et nous ont traînées vers l’école. Ils nous ont violées toutes les deux dans la rue… Ils s’y sont mis à trois pour me violer, et trois autres s’occupaient de mon amie. Ils nous ont violées toute la nuit. Je suis toujours malade. Je ne peux plus rester assise longtemps, comme avant…", a témoigné à HRW Mahassan, âgée d’une vingtaine d’années environ. À l’instar de Mahassan, nombre des victimes de violences sexuelles souffrent toujours des séquelles du viol. Pourtant, elles ont pour la plupart renoncé à se faire soigner dans les établissements médicaux de Tabit, craignant les représailles des autorités ou des soldats violeurs ou complices, en garnison aux abords du village.

Najma a reconnu ses agresseurs. Cette jeune femme d’une vingtaine d’années a été violée par quatre soldats le 31 au matin, chez elle, devant ses deux enfants. "Je prenais une douche quand les quatre soldats m’ont trouvée… Quand j’ai voulu me rhabiller, un soldat m’a arrêtée… Ils m’ont jetée au sol et m’ont violée. Quand ils ont fini, ils m’ont jetée dans la chambre et m’ont enfermée", se souvient-elle. Derrière les masques de haine, elle reconnaît des visages familiers : "J’en connais deux d’entre eux. Je connais leur visage. L’un portait un uniforme, l’autre était en civil. Ils appartiennent à la garnison".

Enquête confuse de la Minuad

À la suite des accusations de viols massifs, d’abord relayées par Radio Dabanga, une radio indépendante locale, la mission de paix conjointe ONU-UA au Darfour (Minuad) a tenté d’enquêter à Tabit. Dans un premier temps, les autorités soudanaises, par la voix du ministre des Affaires étrangères, ont empêché les agents internationaux de se rendre sur place, sous prétexte de sécurité. La Minuad a finalement pu entrer dans le village le 9 novembre. Mais, selon un rapport interne de l’ONU, qui a fuité dans la presse, l’enquête n’a pas pu se faire correctement.

Les casques bleus ont trouvé des villageois apeurés et des soldats soudanais présents en nombre dans le village. Des témoins ont affirmé à HRW avoir été intimidés, battus, voire incarcérés par les officiels de l’armée soudanaise. Certains soldats ont même filmé avec leur téléphone les entretiens menés par les enquêteurs de la Minuad. Quelques jours après, ces derniers affirment à New York ne pas avoir trouvé de preuves concernant des viols collectifs à Tabit.

Ce rapport officiel fait scandale et la légitimité de la mission "de la paix" est remise en cause par des observateurs soudanais. "Cette mission, dont le siège se situe à El Fasher, la capitale du Nord-Darfour, à moins d'une heure de route de Tabit, a systématiquement comploté pour protéger le gouvernement de Khartoum face à toute condamnation internationale", dénonce le "Sudan Tribune". Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, lui-même, a publiquement critiqué la Minuad pour avoir sciemment minimisé les exactions commises au Darfour.

"Le viol est une stratégie d'oppression de Khartoum"

Dans son dernier rapport, le groupe d’experts sur le Soudan du Conseil de sécurité de l’ONU affirme "être au courant des allégations de viols massifs à Tabit" et continuer "à enquêter sur la situation". Cependant, les preuves - toujours difficiles à authentifier dans les enquêtes sur les agressions sexuelles qui opposent une parole à une autre - manquent toujours à ce jour.

Roland Marchal, spécialiste de la Corne de l’Afrique au Centre d'études et de recherches internationales, estime toutefois que le rapport du HRW est tout à fait crédible. "C’est une région où les exactions de l’armée perdurent depuis plus de dix ans", note le chercheur qui s’étonne cependant que l’armée "se salisse les mains, alors qu’elle a plutôt pour habitude de bombarder, pilonner, créer des milices".

En effet, en 2003, alors que le Darfour subissait l’une des plus graves crises humanitaires au monde, le viol était déjà utilisé comme arme de guerre, mais par les Janjawid, une milice soutenue par Khartoum et l’armée soudanaise. "À Tabit, ce sont les chefs de l’armée qui ont commandé aux soldats de violer ", rappelle  Hildebrand Bijleveld, directeur de Radio Dabanga. "Le viol est une stratégie de Khartoum pour opprimer la population et imposer une arabisation forcée des ethnies africaines du Darfour", analyse Bijleveld.

Impunité et guerre larvée 

"Tabit est dans l’œil du cyclone et cela fait trois ans que ce village subi les pires atrocités  de la part de l’armée", ajoute le journaliste, qui rappelle que ces opérations s’inscrivent dans un contexte de guerre larvée. De décembre 2013 à avril 2014, 3 324 villages ont été détruits et des centaines de milliers de déplacés ont dû fuir leur habitation, notent les experts du Conseil de sécurité. Ils dénoncent aussi le climat d’impunité qui a "conduit au développement d'une violence armée purement criminelle".

Depuis que les accusations de viol ont été portées, aucun homme n’a été poursuivi à ce jour. De nouveaux renforts militaires ont été déployés et Tabit est sous surveillance permanente.Les hommes incriminés auraient simplement été déployés dans d’autres garnisons du pays.

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