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REPORTAGE

Législatives : les Arabes d’Israël arbitreront-ils les élections ?

Ayman Odeh, chef de file de la liste unifiée des partis arabes, le 9 mars à Jérusalem.
Ayman Odeh, chef de file de la liste unifiée des partis arabes, le 9 mars à Jérusalem. Ahmad Gharabli, AFP
Texte par : Perrine MOUTERDE
7 mn

Pour la première fois, les partis arabes abordent les législatives en présentant une liste unifiée. Une alliance historique qui pourrait permettre aux Arabes israéliens, une minorité marginalisée, de devenir la troisième force politique du pays.

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La campagne n’a pas été simple. À quelques jours des législatives du 17 mars, Basel Ghattas, candidat en 11e position sur la liste arabe unifiée, est le premier à le reconnaître. "Nous avons débuté très tard, explique-t-il. Et nous devons nous mettre d’accord sur tout alors que nous n’avons pas l’habitude de travailler ensemble."

Deux mois pour s’organiser et convaincre : ce n’est que le 22 janvier que les partis arabes – les nationalistes de Balad, le Mouvement arabe pour le renouveau et le Mouvement islamique - et la formation communiste Hadash ont annoncé qu’ils présenteraient une liste commune pour ces législatives. Une première dans l’histoire du pays. Créditée de 13 sièges dans les sondages, cette liste pourrait devenir la troisième force politique, derrière le Likoud (droite) et l’Union sioniste (centre-gauche). Chez les Arabes Israéliens, cette perspective suscite l’enthousiasme.

"On ne veut pas de vous ici"

"C’est un moment historique, assure Yousef Jabareen, directeur du Centre arabe pour le droit et la politique et candidat sur la Liste commune en 10e position. Les Arabes souhaitaient depuis longtemps que nous unissions nos forces et sont inquiets de la montée du racisme. Notre alliance leur donne l’espoir d’un changement".

Pour le chef de file de cette liste, Ayman Odeh, un avocat de 40 ans, cette union est celle de ceux "qui sont menacés, marginalisés, opprimés". Politiquement, la perception du "courant arabe" de la société israélienne s’est détériorée. La droite et l’extrême droite le présente plus ou moins ouvertement comme une "cinquième colonne" palestinienne. Il est vrai que les leaders arabes, surtout depuis la dernière guerre à Gaza, ont affiché leur solidarité avec ceux d’entre eux qui vivent de l’autre côté de la ligne verte. Les drapeaux palestiniens ne sont pas rares dans leurs rassemblements politiques.

Le 5 mars, Ayman Odeh a lui-même été attaqué lors d’un débat télévisé. "Pourquoi êtes-vous dans ce studio plutôt que dans un studio à Gaza ? Pourquoi vous présentez-vous à la Knesset et non à Ramallah ? On ne veut pas de vous ici", a lancé le ministre des Affaires étrangères Avigdor Liberman, sans qu’aucun des candidats présents sur le plateau ne réagisse. Ni Netanyahou, ni Herzog, chef de file de l’Union sioniste, ne participaient à ce débat.

Paradoxalement, c’est ce même Avigdor Lieberman qui a encouragé l’union des forces arabes. En plaidant l’an dernier pour l’augmentation du seuil de voix nécessaires pour entrer à la Knesset, il a poussé ces petits partis à s’allier.

Nationalistes, islamistes et communistes n’entendent pas renier leurs différences idéologiques. Mais à la Knesset, ces formations votaient déjà, dans la plupart des cas, de façon similaire. "Notre alliance n’est pas tactique mais stratégique, assure Basel Ghattas. Notre partenariat sera compliqué mais nous avons la volonté de réussir."

Participation en hausse

Comme beaucoup, Said Suidan, coordinateur d’une coopérative de jeunes Palestiniens à Haïfa, salue cette union. "C’est une étape importante dans notre lutte", juge-t-il. À 25 ans, il ira voter pour la première fois le 17 mars, en raison de cette alliance.

La participation des Arabes israéliens, qui s’était effondrée entre 1999 et 2009, est l’un des enjeux du scrutin. Selon l’organisation Le Fonds Abraham, la liste unifiée devrait accroître leur participation de 10 points par rapport aux législatives de 2013, pour atteindre 66,4 %. Ses candidats espèrent obtenir 15 sièges à la Knesset. Pour Asad Ghanem, une fourchette de 9 à 13 sièges est plus réaliste. Ce spécialiste de la minorité arabe palestinienne redoute qu’une partie des espoirs, réels, de la communauté arabe, ne soient déçus.

"La campagne est faible, regrette ce professeur à l’Université de Haïfa. Les candidats ont des slogans mais pas de programme fort. Leur argument, c’est 'Nous sommes Arabes et unis, votez pour nous'. Ça ne suffit pas !"

Chômage et pauvreté

Dans ses interviews, Ayman Odeh prône la constitution d’une vraie force démocratique et la coopération entre Arabes et Juifs. La Liste commune a aussi publié une plateforme constituée de huit grands principes : fin de l’occupation, démantèlement des colonies, reconnaissance des Arabes d’Israël comme minorité nationale, lutte pour les droits des femmes, hausse du salaire minimum de 60 %...

Plus que la résolution du conflit israélo-palestinien, les Arabes israéliens sont préoccupés par leur quotidien. Cette minorité, qui représente 20 % de la population, souffre de multiples discriminations. Les chiffres témoignent de l’ampleur de sa marginalisation : une famille arabe sur deux est considérée comme pauvre, contre une sur cinq à l’échelle nationale, et seules 20 % des femmes ont un emploi. Aucune localité arabe n’a vu le jour depuis 1948 alors qu’environ 600 municipalités juives ont été établies. En 2004, trois fois plus de fonds publics étaient alloués aux écoles juives qu’aux écoles arabes. Le Conseil de l’Éducation supérieure a lancé un vaste plan, il y a deux ans, destiné à rendre les universités plus accessibles aux minorités, les Arabes ne représentant à l’époque que 11 % des étudiants de premier cycle. Et les Juifs vivent en moyenne trois ans de plus que les Arabes israéliens.

Pour l’organisation Adalah, qui milite pour les droits de cette minorité, c’est la question de la terre qui est la plus alarmante. "Dans le Néguev, il y a 45 villages bédouins qui ne sont pas reconnus et où les populations vivent sans électricité ni eau potable, dénonce Majed Kayyal. Leurs logements sont régulièrement détruits. Et dans les localités reconnues, les autorités n’accordent aucun permis de construire."

Pas de participation au gouvernement

Quels que soient les résultats du scrutin, la Liste commune a exclu de participer au prochain cabinet. "Faire partie du gouvernement signifierait être responsable de toutes ses actions, ce qui peut inclure de nouvelles hostilités contre Gaza, la construction de nouvelles colonies… ", explique Basel Ghattas.

Elle compte toutefois peser de façon plus conséquente sur la vie politique. Jusqu’ici, l’influence des partis arabes était quasi nulle. "Nous pourrons avoir des représentants dans plusieurs comités parlementaires, peut-être même diriger certains d’entre eux", détaille Basel Ghattas.

Avec un groupe d’une douzaine de députés, le bloc arabe peut empêcher la constitution d’une majorité de gauche, comme de droite "homogène". Aucun des deux camps n’acceptera de former un gouvernement qui dépendra de fait du vote des députés arabes. Une situation qui peut pousser à la constitution d’une "grande coalition" excluant les extrêmes.

Dans ce cas, Ayman Odeh espère devenir le chef de l’opposition: "Il est possible qu’une fois chargé de former le gouvernement, Isaac Herzog [le leader de l’Union sioniste, ndlr] ou Benyamin Netanyahou constitue un cabinet d’union nationale, a-t-il expliqué au quotidien "The Times of Israel". Cela signifie que nous prendrons la tête de l’opposition, ce qui est une tribune très importante. Tous les visiteurs étrangers, dont les chefs d’État, rencontrent le chef de l’opposition."

Pourtant, la base doute que le changement vienne du futur parlement. Pour Said Suidan, c’est surtout en dehors de la Knesset que ces partis devront travailler. "Le changement viendra de la rue. Jusqu’à présent, lors des manifestations, il y avait toujours un ou deux partis qui refusaient de participer. Mon espoir, c’est que tout le monde se mobilise ensemble, sur le terrain, sur des sujets comme celui de la terre."

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