NIGERIA

Carnet de route : les leçons de la présidentielle au Nigeria

Des militants pro-Buhari célèbrent la victoire de leur candidat dans les rues de Lagos, le 1er avril 2015.
Des militants pro-Buhari célèbrent la victoire de leur candidat dans les rues de Lagos, le 1er avril 2015. Pius Utomi Ekpei, AFP

Envoyé spécial de France 24 au Nigeria, Nicolas Germain, revient sur sa couverture de la présidentielle qui a vu Muhammadu Buhari élu après un dépouillement interminable. Carnet de route.

Publicité

Lorsque je me suis envolé pour le Nigeria, il y a deux semaines, afin d’y couvrir les élections, je me suis remémoré les autres présidentielles que j’avais couvertes sur le continent africain. En 2012, au Sénégal, elles s’étaient bien passées.

En 2010, en Guinée, et en 2011, en République démocratique du Congo, elles avaient été beaucoup plus opaques et compliquées. Et en Côte d’Ivoire, en 2011, elles furent terribles, faisant 3 000 morts lors des violences post-électorales. Que se passerait-il au Nigeria, le pays, de très loin, le plus peuplé de l’Afrique ?

Quelques jours avant le scrutin, les Nigérians avec qui j’avais discuté, mais aussi les médias du pays et la presse occidentale, craignaient des violences à l’annonce du nom du vainqueur. Ils se basaient sur le fait que la campagne avait été tendue entre le sortant Goodluck Jonathan et son grand rival Muhammadu Buhari, un ancien dirigeant militaire.

De plus, quasiment toutes les élections organisées au Nigeria, depuis le retour à un gouvernement civil en 1999, avaient été entachées par des affrontements meurtriers après le vote. En 2011, lorsque Jonathan avait battu Buhari, près de mille personnes étaient mortes, 80 % d’entre elles à Kaduna, le fief de Buhari. Cette année, les anciens rebelles du Delta du Niger avaient promis de prendre les armes si jamais Jonathan perdait.

"Boko Haram avait juré de perturber l'élection"

Aussi la tension était-elle forte le jour du vote, le 28 mars, dans certaines régions,. Boko Haram avait juré de perturber l’élection. Ce jour-là, le groupe jihadiste a tué plusieurs personnes dans le nord-est du pays, mais il n’a pas réussi à faire dérailler le processus à l’échelle nationale. Dans les États où Boko Haram est le plus présent, Yobe, Borno et Adamawa, de courageux électeurs ont patienté de longues heures avant de mettre leur bulletin dans l’urne.

Pour la première fois, le Nigeria utilisait un système biométrique pour lire les cartes d’électeur. Certes, il y a eu çà et là des problèmes techniques. Mais au final, ils n’ont concerné que 300 des 150 000 bureaux de vote du pays. Les autres pays africains sincèrement désireux d'organiser des élections libres seraient bien avisés de s’inspirer du système mis en place par le Nigeria. Cela vaut même pour certains pays occidentaux (on se souvient tous du cafouillage en Floride en 2000).

Dès dimanche, les observateurs internationaux estimaient que malgré quelques incidents, la présidentielle nigériane s’était globalement plutôt bien déroulée. Vint ensuite le moment risqué de la collecte et de la transmission des résultats des États à la capitale fédérale Abuja. Washington et Londres, dans un communiqué, disaient craindre des pressions politiques.

L'attente jusqu'à 4 heures du matin et l'incident Orubebe

Mardi matin, j’étais au vaste centre de conférence où la commission électorale (INEC) égrainait les résultats État par État. Soudain, le représentant du parti au pouvoir, Godsay Orubebe, s’empara du micro et refusa de le rendre. Pendant dix minutes, il le garda et pesta contre le président de la commission, le très respecté Attahiru Jega, l’accusant de favoriser Buhari. Un incident retransmis en direct à la télévision nigériane, alors que le pays tout entier écoutait l’annonce des résultats. L’esclandre est venu ternir un processus jusque-là bien mené. Jega est resté impassible, il a rejeté ses accusations. "Honte sur Orubebe", m’ont dit plusieurs Nigérians. C’est après ce coup d’éclat que tout le monde a compris que le parti démocratique populaire (PDP) avait sans doute perdu la présidentielle.

Godsay Orubebe accuse le président de la commission électorale de favoriser Buhari

Le résultat final est tombé à 4h du matin, mais dès le mardi soir, l’avance de Buhari était irrattrapable. Bien que la coalition de l’opposition, l’APC (All Progressives Congress), n’ait pas revendiqué la victoire avant l’annonce officielle (cela aurait été illégal), ses partisans avaient tôt fait de chanter et de se déhancher devant des baffles géantes qui diffusaient "Johnny", de Yemi Alade au siège de Buhari.

"C'est une seconde indépendance pour nous"

Les espoirs qu’ils ont placé en ce dernier sont grands, sans doute démesurés. L’un d’eux m’a dit : "Là, c’est comme l’élection d’Obama, c’est comme une seconde indépendance pour nous." La plupart des Nigérians m’ont dit avoir voté pour Buhari, avant tout pour lutter contre la corruption qui s’est accrue sous Jonathan. En second lieu, pour sanctionner le manque d’efficacité de Jonathan face à Boko Haram (malgré une offensive de dernière minute menée notamment avec l’aide des Tchadiens).

Les violences post-électorales tant redoutées n’ont pas eu lieu. Des analystes m’ont dit que si Jonathan avait gagné, la situation aurait sans doute été tout autre. Ce qui est sûr, c’est que la décision de Jonathan de reconnaître rapidement sa défaite a limité le risque d’affrontements.

"Les chrétiens ont, eux aussi, voté Buhari"

Ces derniers jours, j’ai rencontré de nombreux musulmans qui, émus par son parcours d’enfant très pauvre arrivé au sommet de l’État, avaient voté pour Jonathan en 2011. Mais, déçus par son mandat, ils l’ont délaissé cette année au profit de Buhari. J’ai également rencontré de nombreux chrétiens qui ont fait le même choix, car pour eux, Jonathan et son clan ont trop détourné les fonds de l’État.

Comme l’a montré la carte finale des résultats, Buhari a convaincu non seulement les musulmans du nord, mais aussi des millions de chrétiens, de sudistes, et la majorité des habitants de la mégapole Lagos.

À présent, des électeurs s’inquiètent de voir Buhari amnistier certains caciques véreux du PDP pour préserver la paix. D’autres pensent que c’est un mal nécessaire, et qu’il devrait surtout se concentrer sur les cas de corruption à venir.

Le paradoxe Buhari

Les défis de Buhari sont gigantesques : limiter la corruption, vaincre Boko Haram et doper l’économie du premier producteur de pétrole d’Afrique alors que le prix du brut est bas.

Mais cette élection donne de l’espoir au continent. C’est seulement la huitième fois en Afrique sub-Saharienne qu’un opposant bat le pouvoir en place lors d’une présidentielle après une élection libre. Et la septième fois depuis 2010. Un signe positif qui pourrait revigorer les opposants dans tous les pays où le parti au pouvoir semble indéboulonnable (RD Congo, Burundi, Rwanda, Gabon, Congo-Brazzaville, Zimbabwe, Djibouti, etc.). S’il est logistiquement possible d’organiser un scrutin transparent dans une nation de 180 millions d’habitants, quelles excuses pourraient désormais se trouver tant de pays africains moins peuplés ?

Le paradoxe est qu’aujourd’hui le changement est incarné au Nigeria par un ancien dirigeant militaire de 72 ans. Inéluctablement, il va décevoir de nombreux électeurs. Mais pour l’heure, savourons cette rare bonne nouvelle : la violence tant redoutée n’a pas eu lieu.

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine