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EUROPE

Comment j'ai rencontré mon grand-oncle, un zouave, mort sur le front d’Orient

© Stéphanie Trouillard, France 24 | La tombe du dénommé "Gondère" dans le cimetière de Bitola, en Macédoine.

Texte par Stéphanie TROUILLARD , envoyée spéciale à Bitola

Dernière modification : 03/11/2016

Depuis plusieurs mois, en parallèle de mon travail sur la Grande Guerre, j'essaye de retracer le parcours des poilus de ma famille. Un voyage sur le front d'Orient m'a permis d'en savoir plus sur le destin de mon arrière-grand-oncle, tué en Serbie.

Fin février, mon téléphone sonne alors que je suis à la rédaction de France 24. À ma grande surprise, il s'agit du cabinet de Jean-Marc Todeschini, secrétaire d’État des Anciens combattants et de la Mémoire. Après avoir suivi l'an dernier mon travail sur la Première Guerre mondiale, son attaché de presse a pensé à moi pour un voyage ministériel. Il me propose de suivre leur délégation dans les Balkans pour rendre hommage aux soldats du front d'Orient.

Cette invitation me réjouit d'un point de vue professionnel, car j'avais prévu de me pencher sur ce thème en 2015, mais aussi sur un plan beaucoup plus personnel. Après avoir retracé le parcours de mon arrière-grand-oncle Joseph Trouillard en novembre dernier, à l'occasion de l'inauguration du mémorial de Notre-Dame-de-Lorette, j'essaye depuis plusieurs mois d'en savoir plus sur un autre arrière-grand-oncle, tué en 1916 en Serbie, Joseph Gondet. Par un incroyable hasard, ce déplacement ministériel m'offre la chance de partir sur ses traces, presque cent ans après sa mort.

Un petit Breton chez les zouaves

J'ai découvert l'existence de Joseph Gondet, le frère de mon arrière-grand-père, il y a seulement quelques années. Lors de la création du site Mémoire des hommes, qui regroupe les fiches des soldats morts pour la France durant la Grande Guerre, j'ai tapé par curiosité le nom de jeune fille de ma mère. C'est alors que la fiche de Joseph est apparue et que j'ai fait le rapprochement, grâce à la mention de son village natal, Saint-Guyomard, dans le Morbihan. Sa fiche indique qu'il a été tué le 13 novembre 1916 à Slivica, en Serbie (actuelle Macédoine), alors qu'il n'avait que 22 ans et qu'il appartenait au 2e bis régiment de marche de zouaves. J'avais du mal à y croire. Comment un petit Breton du Morbihan avait-il pu mourir aussi loin de chez lui ? Que faisait-il chez les zouaves, un nom qui était synonyme pour moi d'armée d'Afrique et d'uniformes bigarrés ?

Pour avoir plus de détails sur sa courte vie, je décide de consulter sa fiche matricule aux archives du Morbihan, à Vannes. Dans un immense registre, au numéro 2 328 de la classe 1914, j'apprends que comme mon arrière-grand-père, Joseph était charron : il fabriquait et réparait les roues de charrettes. Il avait les cheveux noirs, les yeux marrons, le visage ovale et il mesurait 1 m 66. Ce petit gars de Saint-Guyomard a été mobilisé un mois après le début de la guerre, en septembre 1914, et un mois avant de fêter ses 20 ans. Il a d'abord intégré le 51e régiment d'artillerie avant de rejoindre le 116e régiment d'infanterie, basé à Vannes, un mois plus tard. Ce n'est qu'en mai 1915 qu'il est passé chez les zouaves. Intriguée par ce changement de régiment, j'interroge Michaël Bourlet, enseignant-chercheur des écoles militaires de Saint-Cyr-Coëtquidan. "Ces changements se faisaient naturellement pour compléter des régiments éprouvés ou suite à des dissolutions", m’explique ce spécialiste de la Première Guerre mondiale.

Contrairement à ce qu'on peut penser, les compagnies de zouaves n'étaient pas uniquement constituées de soldats d'origine africaine. Les Français établis dans les colonies ou les métropolitains formaient la très grande majorité des troupes. Considérés comme des corps d'élite, ces régiments sont parmi les plus décorés de l’armée française. Comme me le rappelle Pierre Legay, secrétaire général de l'Union des zouaves, ils avaient d’ailleurs été surnommés "les premiers soldats du monde". "Souvent en première ligne, ces soldats voyaient leurs rangs s’éclaircir de jour en jour et pour les combler, il fallait aller chercher des hommes dans d'autres régiments", me précise ce passionné de la Grande Guerre, dont le grand-père a lui aussi perdu la vie sur le front d'Orient. "C'est vrai que nous parlons peu de ce front qui, malgré son éloignement, fut important dans la stratégie française. La France a souvent occulté des pans entiers des faits d'histoire."

Un voyage cent ans après

Mais avec mon déplacement avec le ministre, j'ai l'occasion de redécouvrir cette histoire oubliée. Le 9 mars dernier, avec la délégation, nous atterrissons à Thessalonique, en Grèce, connue autrefois sous le nom de Salonique. Après avoir consulté le journal de marche du régiment de Joseph, je sais que c'est ici qu'il est arrivé, le 15 novembre 1915, à bord du Burdigala, un paquebot affecté aux transports de troupes. En me promenant le long du port, je l'imagine, lui le petit Breton qui n'a connu que sa campagne natale, découvrant cette ville orientale, composée de communautés juive, grecque et turque, où se dressent des églises, des mosquées et des synagogues. Langues, cuisine, odeurs, coutumes. Tout lui était étranger. Le choc des cultures a dû être étourdissant.

Mais les zouaves n'ont pas tellement le temps de s'attarder, ils doivent rejoindre le camp de Zeïtenlick, qui est "le site le plus malsain de l'endroit", un "terrain désertique, semi-marécageux, bossué, sans un arbre", comme le décrit l'historique du régiment. Ils ont pour mission de porter secours à l'armée serbe et de tenter d'affaiblir les forces de la Triple Alliance. Pendant des mois, les zouaves sont utilisés pour des travaux difficiles. Ils construisent des voies de communication et renforcent leurs positions défensives dans un milieu hostile. Transis de froid l'hiver, accablés par la chaleur l'été, beaucoup succombent à des maladies.

Une journée meurtrière

À l’automne 1916, ils sont engagés dans de violents combats contre les soldats bulgares à l'est de Monastir (aujourd'hui Bitola, en Macédoine). Une région que nous parcourons au 2e jour de notre voyage sur le front d'Orient. Dans la voiture, je prends conscience de l'enfer qu'ils ont dû vivre. J’aperçois des montagnes enneigées aux flancs abrupts et rocailleux. Même cent ans plus tard, la zone est difficile d'accès.

Le 13 novembre 1916 au matin, mon grand-oncle et ses camarades sont tapis dans leurs tranchées. Joseph fait partie du 3e bataillon. À 14 h, celui-ci reçoit pour ordre de sortir et de s'emparer d'un rocher appelé "la Redoute". "Les unités sont soumises immédiatement à un feu extrêmement violent d'artillerie et d'infanterie partant de toutes les hauteurs qui dominent le front du régiment", peut-on lire dans le journal de marche à cette date. "Après des efforts sans cesse renouvelés, les lignes parviennent à distance d'assaut des positions fortifiées de l’ennemi et s'y jettent à la baïonnette vers 17 h 30." Cette attaque atteint son but : l'ennemi a reculé. Mais Joseph, ainsi que près d'une trentaine d'hommes ce jour-là, n'est pas revenu du champ de bataille. Comme l'indique son acte de décès, son corps a été reconnu par deux autres zouaves.

Avant de partir pour les Balkans, j'ai essayé de localiser sa tombe en contactant les consulats français de cette région, mais sans succès."J'ai vérifié les répertoires des tombes des cimetières militaires à Skopje et à Bitola, mais je n'ai malheureusement pas trouvé le nom de Joseph Gondet. Il est également possible que votre arrière-grand-oncle ait été inhumé dans l'ossuaire de Bitola, compte tenu du fait que le village de Slivica est situé dans la même région", m'a répondu Vlado Ralpovski, de l'ambassade de France à Skopje.

À la recherche de la bonne tombe

Le hasard du voyage fait que le ministre doit se rendre dans ce cimetière pour poser la première pierre d'un futur musée. C'est avec beaucoup d'émotion que j'y pénètre. Dans ce petit bout de Macédoine, je suis frappée par le nombre de croix blanches sous lesquelles gisent les dépouilles de soldats tombés pour la France. Il y en a près de 6 000. Face à moi se dresse aussi l'imposant ossuaire qui contient les restes de près de 10 000 poilus français, et peut-être ceux de Joseph.

En marchant dans les allées encore enneigés, je cherche surtout la tombe numéro 4 401. Dans le registre du cimetière, j'ai découvert que dans celle-ci repose un soldat, sans prénom, ni régiment, mais qui s'appelle "Gondère". La ressemblance est curieuse et aucun poilu mort pour la France ne porte ce nom. S'agit-il d'une erreur ? Laurence Auer, l'ambassadrice en Macédoine, me confie que c'est fort possible. Selon elle, 30 % des tombes comportent des erreurs orthographiques. À quelques mètres de là, il est inscrit sur une croix le nom d'un autre soldat breton du 2e bis de zouaves, Joseph Gonezec, alors qu'il s'appelait en réalité Gouezec. Un exemple parmi tant d'autres.

Iljo Trajkovski, un historien local croisé lors de ce périple, estime que mon intuition est peut-être la bonne : "C'est possible. Peut-être qu'ils n'avaient que cette partie de son identité et il y avait des erreurs lors des retranscriptions sur les listes". Mais pour ce professeur d'histoire du lycée de Bitola, il y a aussi de fortes chances pour que Joseph soit dans l'ossuaire : "La plupart des soldats avaient un numéro d’identité, mais certains l'ont perdu. Ils se sont retrouvés dans des fosses communes. Les combats étaient tellement violents qu'ils devaient être enterrés rapidement", raconte-t-il. "Après la Première Guerre mondiale, il y a eu une longue période d'exhumation dans toute la zone. Beaucoup de corps ont été regroupés à Bitola, mais comme ils ne pouvaient pas être identifiés, les autorités les ont mis dans l’ossuaire."

Alors que j'atteins enfin la tombe 4 401 après avoir pataugé dans la neige, je n'ai donc aucune certitude. À moins de faire un test ADN, je ne peux pas prouver que le soldat Gondère est bien mon arrière-grand-oncle. Je me recueille pourtant comme si c'était lui. Mais est-ce là l'essentiel ? Cent ans après, je foule cette terre dont il n'est jamais revenu. Je pense à lui, mais aussi à mon arrière-grand-père qui aurait sûrement voulu savoir ce qu'il était advenu de son frère. Après avoir été un fantôme pendant si longtemps, Joseph a désormais retrouvé sa place dans la mémoire familiale.

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Si vous aussi vous avez un membre de votre famille qui a combattu sur le front d’Orient, n’hésitez pas à contacter l’ambassade de France en Macédoine. Elle organise une collecte de témoignages sur la vie des poilus d’Orient. Pour plus d’informations : cliquez ici.

Première publication : 04/04/2015

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