FRANCE

Après 11 mois de lutte, les coiffeuses du "57" ont obtenu un titre de séjour

Travailleurs sans-papier de l'ex-New York Fashion, salon de coiffure de Chateau d'eau, et des membres de la CG, à Paris, en novembre 2014.
Travailleurs sans-papier de l'ex-New York Fashion, salon de coiffure de Chateau d'eau, et des membres de la CG, à Paris, en novembre 2014. Sarah Leduc

Neuf des dix-huit salariés d’un salon de coiffure du quartier Château d’eau, à Paris, ont obtenu vendredi un titre de séjour provisoire après avoir squatté plusieurs mois les locaux insalubres de leur ancien salon.

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Il aura fallu onze mois de bataille et neuf de squat pour que tous les travailleurs sans-papiers du "57" obtiennent un titre de séjour. Un soulagement. Les anciens employés du New York Fashion, salon de coiffure afro et manucure du 57 boulevard de Strasbourg, à Paris, occupent leur lieu de travail depuis le 27 juillet pour obtenir le sésame qui leur permettra de travailler légalement et d’échapper à la "mafia" de Château d’eau, quartier du nord parisien.

Sur les 18 salariés de l’ex-New York Fashion, qui a fermé ses portes en juin 2014, 14 étaient sans-papiers ; 5 ont obtenu un titre de séjour provisoire en mars ; il en restait neuf, deux Chinois et sept Africains, en situation irrégulière. Ces derniers ont été convoqués ce vendredi à la préfecture de Paris où leur a été distribué, après des heures de formalités administratives, un récépissé les autorisant à travailler sur le territoire. Le papier, qui a valeur de titre de séjour provisoire, est valable quatre mois et renouvelable en cas de contrat de travail. Même s'il ne s'agit pas d'une régularisation, il a un goût de victoire. 

"C’est une première étape très importante, car ce papier leur permettra d'obtenir un contrat de travail en bonne et due forme", se félicite Maryline Poulain, chargée des questions d'immigration à la CGT Paris. Le groupe a bénéficié du récépissé à titre exceptionnel, selon un dispositif prévu dans la circulaire Valls de régularisation des sans-papiers du 28 novembre 2012, grâce à sa "situation". Ces travailleurs précaires se sont rebellés pour dénoncer un système d'exploitation en plein cœur de Paris.

Les rebelles de Chateau d'eau

Cela remonte à  mai 2014. Les18 travailleurs précaires du New York Fashion se mettent en grève pour dénoncer leurs conditions de travail. "On travaillait de 9 heures à 23 heures, six jours sur sept et parfois le dimanche en période de fêtes", se souvient Fatou, une Ivoirienne de 42 ans qui a enfin obtenu ce 10 avril son titre de séjour, après deux ans en France en situation irrégulière.

Censés être payés à la tâche - 40 % pour les travailleurs, 60 % pour le patron – les salariés voient leurs payes (qui varient de 200 à 400 euros par mois) s’espacer, puis disparaître. Après trois semaines de grève, ils finissent par obtenir des contrats de travail, une situation quasi-inédite dans le quartier de Château d’Eau, temple de la coiffure africaine où travaillent, selon Maryline Poulain, près de 1 500 personnes non déclarées, en majorité sans papiers. Une courte victoire : une semaine plus tard, les gérants du "57" mettent la clé sous la porte.

La liquidation judiciaire du salon est prononcée en juillet ; les salariés décident alors d’occuper les locaux et de mener une action au pénal pour "faillite frauduleuse", "abus de vulnérabilité", "travail dissimulé" et "traite d’êtres humains". De son côté, le propriétaire du "57" saisit le tribunal de grande instance (TGI) de Paris en référé pour demander leur expulsion, demande déboutée le 6 novembre dernier.

Neuf mois de squat et de menaces

Depuis, les grévistes de Château d’eau se sont relayés au "57" sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Ils ont vécu derrière un rideau de fer à moitié fermé ; ont respiré les effluves toxiques des produits abandonnés dans les locaux ; ont dormi sur les vieux matelas à même le sol, au milieu des bacs à pieds transformés en cendriers, côtoyant quotidiennement les rats pullulant dans les sous-sols insalubres.

Ils ont aussi essuyé les menaces  des autres employeurs du quartier "où les intimidations sont permanentes", selon Marilyne Poulain. Le 8 mars, un pavé est jeté en pleine nuit dans la vitrine du salon de coiffure, alors qu’un des sans-papier dort à l’intérieur. "Le quartier est aux mains d’une mafia nigériane qui contrôle l’ensemble des salons", dénonçait en novembre dernier Marilyne Poulain. Elle-même a été menacée de décapitation et a déposé plainte. Son agresseur a été condamné en mars dernier à deux mois de prison avec sursis et 500 euros d’amende.

"Les travailleurs vont enfin pouvoir quitter le quartier, c’est un vrai soulagement pour eux", estime Maryline Poulain qui se concentre déjà sur la prochaine urgence : trouver des contrats de travail pour poursuivre les démarches de régularisation. Parmi les anciens du "57", certains veulent continuer dans la coiffure-manucure, d’autres préféreraient changer complètement de domaine : "Ils se sont ostracisés dans le quartier et sont un peu dégoûtés de ce milieu", ajoute la syndicaliste qui estime qu' "il faut à présent engager un travail de fond pour sortir du système d'exploitation". 

Mais avant toute chose, les coiffeuses du 57 vont enfin pouvoir quitter leur gourbi du boulevard de Strasbourg. "On va nettoyer un peu, récupérer nos affaires et partir en début de semaine prochaine", estime Maryline Poulain qui veut sortir la tête haute du piquet de grève "vis-à-vis des patrons du quartier et pour tous ceux qui ont soutenu le mouvement". Une fête est prévue à la mairie du Xe arrondissement la semaine prochaine.

 

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