ISRAËL

À qui appartient la liste de Schindler ?

Portrait d'Oskar Schindler dans les couloirs du mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem.
Portrait d'Oskar Schindler dans les couloirs du mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem. Gali Tibbon, AFP

Un procès historique s'ouvre mercredi 15 avril à Jérusalem. Mettant aux prises Yad Vashem et la légataire d'Emilie Schindler, veuve d'Oskar, il devra trancher à qui appartiennent les archives de celui qui a sauvé un millier de juifs de la Shoah.

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À qui appartient la liste de Schindler ? Le tribunal de Jérusalem, qui ouvre une séance préliminaire le 15 avril, devra trancher. Le fameux document datant du 18 avril 1945, qui contient les noms de quelque 801 travailleurs juifs que l’industriel allemand Oskar Schindler a sauvé des camps d’extermination, est au cœur d’une bataille judiciaire qui s’annonce rude. L’affaire met aux prises la fondation israélienne Yad Vashem et Erika Rosenberg, légataire et exécutrice testamentaire d’Emilie Schindler, la femme d’Oskar.

Pour comprendre ce conflit dont les protagonistes principaux sont décédés, il faut remonter dans le temps. En 1999, la fondation Yad Vashem, chargée en Israël de la conservation et de l’étude de tous les documents relatifs à la Shoah, reçoit une valise en provenance d’Allemagne. Elle contient des milliers de documents, dont deux des quatre copies restantes de la liste de Schindler, tapée originellement en sept exemplaires (avec des carbones) sur papier pelure.

Les documents retrouvés chez la maîtresse de Schindler

Cette valise, à la valeur historique et financière inestimable, vient d’être retrouvée par hasard chez une certaine Anne-Marie Staehr. Selon Erika Rosenberg, cette dernière était la maîtresse d’Oskar Schindler. Parti pour l’Argentine après la guerre avec son épouse Emilie, Oskar était rentré seul en Allemagne en 1957 où il est décédé dans l’anonymat en 1974.

La valise contenant la liste a alors été transmise à la presse allemande qui en a fait les gros titres de ses journaux, puis envoyée à Yad Vashem par le journaliste allemand, Ulrich Sahm. Jusque là, les deux partis s’accordent. C’est sur les événements qui précèdent l’arrivée de la valise en Israël que les deux versions divergent.

Selon Erika Rosenberg, Anne-Marie Staehr se serait rendue en douce chez Oskar Schindler à Francfort, après la mort de ce dernier, et aurait usurpé les documents. Elle aurait ensuite conservé la valise jusqu’à son décès en 1984. Oubliée dans le grenier de sa maison d’Hildesheim, en Basse Saxe, elle a été retrouvée quinze ans plus tard par les fils Staehr, après la mort de leur père.

Emilie Schindler, qui vit toujours en Argentine, apprend alors par la presse l’existence de ces documents. Elle demande à son amie et biographe Erika Rosenberg de la lui rapporter à Buenos Aires. Mais quand cette dernière se présente auprès de la rédaction allemande du Stuttgarter Zeitung, la valise a déjà été envoyée à Jérusalem.
"Une énorme injustice"

D’après "Haaretz", Erika Rosenberg raconte alors qu’Emilie tombe malade à cause de cette affaire, et dénonce "une énorme injustice". "J’ai sauvé des juifs avec mon mari, et maintenant les juifs me prennent ma valise. Tu dois la réclamer, même après ma mort", lui aurait confié la vieille femme. En 2001, Emilie Schindler rentre en Allemagne où elle meurt sans laisser de descendant. Comme son mari, elle est honorée à titre posthume du titre de "Juste parmi les nations", la plus haute distinction civile décernée par Israël à des non-juifs ayant sauvé des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.

Désignée exécutrice testamentaire, Erika Rosenberg décide de respecter les dernières volontés d’Emilie Schindler et de récupérer les documents. En vain. Elle entame en 2013 une procédure judicaire contre Yad Vashem qu’elle accuse d’usurpation de propriété. "Même si on peut juger que sur un plan historique, ces documents devraient être récupérés par Yad Vashem, vous ne pouvez pas vous arroger le droit de conserver des documents qui ne vous appartiennent pas", dénonce l’avocat de Mme Rosenberg, Naor Yair Maman.

Yad Vashem dénonce le commerce relatif à la Shoah

Mais Yad Vashem affirme avoir "obtenu ces documents de manière légale" et "n’avoir jamais caché les posséder". Le mémorial affirme qu’Oskar Schindler a donné la valise à Anne-Marie Stehr de son plein gré, et qu’elle n’a, de ce fait, jamais appartenu à Emilie.

S’opposant au "commerce de documents relatifs à la Shoah", Yad Vashem a rappelé dans un communiqué adressé à l’AFP "leur valeur historique de premier plan" et estime qu’ils doivent appartenir au domaine public. En février dernier, le mémorial a requis l’abandon des poursuites, une demande rejetée par le tribunal de Jérusalem. "Nous poursuivrons cette action en justice afin d’assurer que ces documents n’arrivent pas entre les mains de particuliers ou de personnes qui n’en sont pas les propriétaires légaux et dont les intérêts ne sont pas clairs", a alors assuré Yad Vashem.

De son côté, Erika Rosenberg s’est toujours défendue d’être intéressée, affirmant seulement vouloir "préserver, protéger et rétablir les faits historiques". En juillet 2013, un autre exemplaire de la liste de Schindler, qui a notamment inspiré son célèbre film au réalisateur américain Steven Spielberg, a été mis en vente sur Ebay à 3 millions de dollars.

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