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Droit d'asile : le combat des interprètes afghans qui ont servi la France

Des panneaux indiquent les distances aux villes françaises depuis la base de Tora, dans la vallée de Surobi, le 14 octobre 2001.
Des panneaux indiquent les distances aux villes françaises depuis la base de Tora, dans la vallée de Surobi, le 14 octobre 2001. Aymeric Vincenot, AFP

La France a quitté l'Afghanistan fin 2012 sans ses personnels afghans, souvent menacés de mort. Peu ont pu trouver asile dans l'Hexagone. Sous la pression de plusieurs avocats, les autorités françaises ont accepté de réexaminer ces dossiers.

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"Parfois, je regrette d'avoir choisi la langue française." Ahmad*, 23 ans, est afghan. Pendant un peu moins d'un an, entre septembre 2011 et juin 2012, il a travaillé comme interprète pour l'armée française, jusqu'à ce qu'il reçoive des injures et des menaces de mort. Inquiet, il a alors déposé un dossier à l’ambassade pour obtenir un visa français, s'envoler pour la France et retrouver un sentiment de sécurité. Sans succès. Ahmad n'est pas seul dans ce cas. En tout, 258 auxiliaires afghans de l’armée française ont demandé à rejoindre la France, mais seuls 73 ont reçu un avis favorable.

Certains, désespérés, ont tout de même quitté leur pays natal. Passé par la France, qui lui a refusé l'asile, Ahmad vit ainsi à Stuttgart depuis cinq mois. Balbutiant quelques mots d'allemands, il loge dans un foyer en attendant que les autorités statuent sur son sort. Il voudrait pouvoir rejoindre la France. Et depuis le 21 avril, l’espoir renaît. Interpelé par un collectif d'avocats, le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius a indiqué dans un communiqué que "les dossiers ayant donné lieu à un refus feront l'objet d'un réexamen (dans les deux mois), sur simple demande des intéressés". Pourquoi un tel revirement, un an et quatre mois après avoir signifié à Ahmad le rejet de sa demande ? Pourquoi à cet instant ? Grâce à une action intentée non pas à Stuttgart mais à Kaboul, quelques mois plus tôt, par un autre interprète afghan.

Un jour de la fin du mois de janvier 2015, Abdul Raziq rentre chez lui, dans les faubourgs ouest de la capitale afghane. Il découvre une énième lettre, placardée sur sa porte. Elle conjugue injures et menaces anonymes, comme toutes les précédentes. La première fois, c'était un coup de téléphone. Abdul s'était vu qualifier "de traître, d’espion, de chien d’étranger". Il avait prévenu son employeur, l’armée française, et était resté caché pendant un mois. Cette fois, on le menace de décapitation.

Abdul Raziq travaille auprès des soldats français depuis fin 2001. A l'époque de l’arrivée des premiers bataillons tricolores, il n’avait que 14 ans et devait sa maîtrise du français à l’école privée qu’il avait fréquentée à Kaboul. Treize ans plus tard, il subit les conséquences d’une moitié de vie au service d’une force étrangère. "J’ai grandi avec l’armée française, confie-t-il à France 24. Lorsqu’on a refusé ma demande de visa, je me suis dit qu’il n’y avait pas d’autre solution." Mais cette fois, ces menaces clouées à la porte derrière laquelle tremblent sa femme et ses deux filles, âgées d’un an et trois ans, lui semblent intolérables. "J'ai su que je n'avais plus le choix. J'ai décidé d'agir." Abdul Raziq bat le rappel des interprètes et leur donne rendez-vous le 5 mars pour une manifestation.

Le feu aux poudres

"Le jour de la manifestation, nous étions 30 ou 35", se rappelle Abdul. "Certains n'habitaient pas à Kaboul, d'autres ne voulaient pas prendre le risque de s'exposer. Moi, je n’avais pas le choix. Nous nous sommes retrouvés au parc Shāre Naw", à 15 minutes à pied de l’ambassade de France. Un demi-kilomètre plus loin, les voilà bloqués à un rond-point militarisé. Après discussions, trois d’entre eux, dont Abdul Raziq, peuvent poursuivre leur chemin vers l’ambassade.

Le "colonel en colère", qui les attend à la porte, ne se calme qu’en apprenant la présence de deux journalistes avec la troupe d'interprètes. Parmi eux, Joël Bronner, correspondant en Afghanistan pour RFI, raconte la scène dans un long reportage. L’officier français oppose malgré tout un refus ferme et définitif aux demandes des manifestants. "Il nous a dit que la procédure de visa était terminée, qu’on ne pouvait plus rien faire et que la France avait pris sa décision, se souvient Abdul Raziq. Il voulait juste nous faire partir."

Il ne le sait pas mais en congédiant les interprètes, le colonel est loin de mettre fin au problème. En France, le journaliste Thibault Jouzier tombe sur une dépêche de l’AFP qui relate ce qui devait rester un non-événement : les protestations d’une poignée d’Afghans à plus de 5 000 kilomètres de la France. Il joint Abdul Raziq puis publie, au lendemain de la manifestation, un article pour le site Internet du journal "La Croix", pour lequel il pige.

Référés et lettres ouvertes

Douze jours plus tard, le quotidien décide de publier aussi cette histoire dans son édition papier datée du 19 mars. "On devait réagir immédiatement sur le site", explique Nathalie Lacube, adjointe au chef du service Monde et économie du journal. "Huit jours plus tard, les choses n'avaient pas bougé. On est alors allés sur le papier, là où l'article aurait plus de visibilité." C'est ce numéro qui atterrit sous les yeux de Me Caroline Decroix, avocate spécialisée dans le droit des étrangers. "Profondément choquée", elle contacte le journaliste. Elle découvre que certains interprètes n’ont toujours pas eu de réponse claire. Que d'autres n'ont pas pu récupérer leurs passeports à l'ambassade, dont on leur interdit l’accès. "J'ai dit à Thibault Jouzier que s'il pouvait se débrouiller pour rapatrier les dossiers des Afghans [les preuves de leur demande de visa, de leurs services dans l’armée française et des menaces pesant sur leur personne notamment, NDLR], je pourrais m’en occuper juridiquement", raconte-t-elle.

En peu de temps, elle obtient les documents fournis par pas moins de 54 interprètes déboutés. Elle demande alors de l'aide à d'autres avocats de différentes spécialités (droit administratif, pénal, des étrangers…) dont beaucoup appartiennent, comme elle, à l’Association de défense des étrangers (ADDE). Bientôt, 35 avocats participent bénévolement à l’opération et forment un "collectif" qu’elle et sa consœur Me Fenna Baouz incarnent sur la scène médiatique.

Sous la conduite énergique de Me Decroix, le collectif avance sur deux fronts : il prépare des requêtes en référé pour chacun des dossiers, dont le nombre ne cesse de croître en même temps que l’exposition médiatique. Objectif : intervenir devant le tribunal administratif de Nantes, compétent pour statuer sur les refus de visas. Et il avance parallèlement sur le plan politique. Il interpelle le président François Hollande par une lettre ouverte le 8 avril. "Je ne voulais pas en arriver directement au conflit juridique, explique Caroline Decroix. L’honneur de la France est en jeu, nous voulions leur laisser la chance de s’en sortir d’eux-mêmes."

Il faut croire que la menace des référés a fait mouche. À moins que ce soit la deuxième lettre ouverte, publiée cette fois par les députés UMP de l’étranger Thierry Mariani et Alain Marsaud, le 16 avril ? Toujours est-il que Laurent Fabius a jugé opportun de rouvrir le dossier. "Le contexte est un peu particulier", juge Stéphane Maugendre, président du Groupe d'information et de soutien des immigrés (Gisti). Son association avait, elle aussi, diffusé une lettre ouverte il y a un an et demi, sans réel impact. "Il y a sans doute plus de pression politique aujourd’hui qu’à l’époque sur le plan international", poursuit-il. "Peut-être du fait des attentats ou des naufrages de migrants." L’image de la France, et celle de François Hollande dont le prestige international dépasse le domestique, sont en jeu.

"La qualité des services rendus"

"Les lettres ouvertes et la manifestation devant notre ambassade à Kaboul témoignent de l’insatisfaction suscitée par ce dossier, analyse Gaël Veyssière, sous-directeur de la presse pour le ministère des Affaires étrangères. Le gouvernement a souhaité remettre à plat la question des visas afghans pour donner une réponse à ceux qui n’en avaient pas reçu et revoir les demandes refusées et contestées." Le processus prendra en compte trois critères, censés être les mêmes qui avaient conduit la commission concernée à ne délivrer que 73 visas : la "gravité des menaces" pesant sur les auxiliaires, leur "capacité d’intégration" en France et la "qualité des services" rendus à l’armée française.

Ahmad sera-t-il concerné par cette révision ? Pourra-t-il mettre fin à son exil allemand ? Lui dont les rêves de France s’étaient brisés sur le froid de la fin du mois de novembre 2014. Tout juste débarqué à Paris, il n’avait pas réussi à obtenir l’asile et avait dû errer deux semaines dans les rues et les parcs parisiens. Jusqu'à se résoudre à traverser le Rhin pour y trouver une place dans un foyer. Il y est depuis la fin de l’automne et occupe ses journées en allant à la bibliothèque trois fois par semaine lire des romans persans et français, et regarder des films. Avec ses trois compatriotes, dont il partage la chambre, il fait du sport tous les jours à la salle de gym, dont l’accès lui est gratuit.

Pour preuve de sa bonne foi, l’Élysée a reçu le 22 avril cinq représentants du collectif d’avocats et leur a assuré que les dossiers seraient traités en urgence. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères a, lui, annoncé le lendemain l’envoi à Kaboul d’une mission conjointe avec le ministère de la Défense pour examiner les demandes de visa. Cette mission devrait arriver sur place cette semaine. En outre, le Quai d’Orsay a assuré au collectif d’avocats qu’il le recevrait également cette semaine. Lors de cette réunion, Me Decroix entend bien présenter les 127 dossiers dont le collectif a désormais la charge.

Abdul Raziq, quant à lui, n’a pas quitté son domicile le visage découvert, depuis la manifestation du 5 mars. "Si c’est indispensable, je sors à la tombée de la nuit, en portant un foulard et des lunettes de soleil", murmure-t-il. Après son ultime fait d'armes, il s'est retranché chez lui. "La mort peut venir chaque jour mais je n’en veux pas. Ni dans des semaines, ni dans des mois. J’ai encore peur que la France refuse les visas." Reste à la France de juger si la moitié de sa vie passée à aider l’armée française répondra au critère de "qualité des services rendus".

*Le prénom a été modifié.

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