ANALYSE

Burundi : les dessous de la crise

Manifestants à Bujumbura contre un troisième mandat du président Nkurunziza, le 13 mai 2015.
Manifestants à Bujumbura contre un troisième mandat du président Nkurunziza, le 13 mai 2015. Landry Nshimiye, AFP

En moins de trois semaines, le Burundi a sombré dans le chaos. Retour sur les tenants et les aboutissants d’une crise politique qui ravive les souvenirs encore brûlants de la guerre civile qui a secoué le pays de 1993 à 2006.

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Tentative de coup d’État, scission de l’armée, émeutes urbaines... En moins de trois semaines, le Burundi a sombré dans un chaos qui pourrait dégénérer en guerre civile. Retour sur les tenants et les aboutissants d’une crise politique violente qui ravive les souvenirs encore brûlants de la guerre civile. Un conflit qui a secoué ce petit pays de la région des Grands Lacs, dans l’est de l’Afrique, entre 1993 et 2006.

Quelle est l’origine de la crise ?

Réunis au sein du Collectif contre un troisième mandat, les manifestants ont débuté la contestation le 26 avril, au lendemain de l’investiture de Pierre Nkurunziza comme candidat du CNDD-FDD, son parti, à la présidentielle du 26 juin.

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L’opposition estime qu'un nouveau mandat du président sortant, élu en 2005, par suffrage indirect, et réélu en 2010, serait inconstitutionnel et porterait un coup de canif à l'accord de paix d'Arusha signé en août 2000. Ce dernier, qui marqua la fin de sept années de guerre civile et de conflits ethniques entre Tutsis et Hutus, limite en effet à deux le nombre de mandats.

Quel rôle joue l’armée ?

Au début du mouvement, l’armée s'est régulièrement interposée entre la police et les manifestants pour éviter les dérapages. Les protestataires considéraient alors que les soldats étaient neutres et les protègeraient des abus des policiers, acquis selon eux au parti du président. "L’armée est une force politique qui régule les ambitions politiques des uns et des autres", estime Bob Kabamba, professeur de politique africaine à l’université de Liège, interrogé par France 24.

Mais le 13 mai, l’armée s’est scindée entre loyalistes et putschistes. Alors que le président Pierre Nkurunziza était en déplacement en Tanzanie, des militaires putschistes, menés par l'ex-chef des services de renseignement de Pierre Nkurunziza, le général Godefroid Niyombare, ont tenté un coup d’État. Le général Niyombare a assuré avoir le soutien de nombreux hauts gradés de la police et de l'armée.

>> À lire sur France 24 : "Le général Niyombaré affirme 'qu'il n'avait pas d'autre voie' que le coup d'État"

Dans la nuit qui a suivi, militaires loyalistes et putschistes ont mené des "tractations" pour tenter de se rapprocher et éviter un bain de sang. Les Burundais gardent encore très présente en tête la longue et meurtrière guerre civile qui a secoué le pays de 1993 à 2006.

Un conflit ethnique est-il à redouter ?

À ce jour, les affrontements ne se font pas sur un clivage ethnique. "Pour l’instant, c’est une révolution de palais. C’est à l’intérieur du CNDD-FDD que l’on se bat. La lutte politique ne s’est donc pas élargie au domaine ethnique, mais cela reste la plus grosse menace pour ce pays", estime Jean-Karim Fall, rédacteur en chef à France 24 et spécialiste de l’Afrique.

L’histoire post-coloniale du petit pays d'Afrique des Grands Lacs a été jalonnée de massacres interethniques. La guerre civile burundaise, qui a fait 300 000 morts entre 1993 et 2006, avait mis aux prises majorité Hutue et minorité Tutsie. "On a cru que le Burundi allait connaître la même chose que le Rwanda, c'est-à-dire un génocide perpétré sur la minorité tutsie. Heureusement, ce n’est pas arrivé, notamment grâce à l’entremise de Nelson Mandela", poursuit Jean-Karim Fall.

Au moment de la signature de l’accord de paix d’Arusha, le 28 août 2000 en Tanzanie, sous l’égide du président sud-africain Nelson Mandela, une armée paritaire a été créée, comptant dans ses rangs exactement autant de Tutsis et de Hutus, et limitant, de fait, le risque d’ethnicisation du conflit.

Le Burundi était-il un pays démocratique avant cette insurrection ?

Depuis l’accord d’Arusha en 2000, la démocratie était fragile mais le Burundi était, selon Émilie Matignon, spécialiste de la justice transitionnelle au Burundi à l’université de Pau, "en route vers la démocratie". Une justice transitionnelle avec une commission "vérité et réconciliation" et un tribunal spécial ont été mis en place.

"La commission s’est mise en place, on était au début de son fonctionnement. Les institutions avaient été réformées, notamment l’armée. Mais depuis quelques mois, le pouvoir en place avec Nkurunziza a mené une politique autoritaire, avec notamment l’exécution d’opposants", explique la juriste.

Est-ce que Pierre Nkurunziza peut se maintenir au pouvoir ?

Jeudi midi, il était impossible de dire qui avait les rênes du pouvoir à Bujumbura bien que le porte-parole des putschistes, Vénon Ndabaneze, ait assuré dans la matinée que son camp contrôlait "pratiquement toute la ville".

Pierre Nkurunziza, de son côté, se trouvait toujours à Dar es-Salaam, en Tanzanie. Mais pour se maintenir au pouvoir, "il suffirait qu’il revienne au Burundi et qu’il essaye de rassembler ses partisans", estime le professeur Bob Kabamba. 

"Le président reste populaire dans certaines couches de la société burundaise, notamment dans les collines où il a effectué un travail de proximité avec les populations", poursuit Kabamba qui redoute que la division de la société ne replonge le pays dans la guerre civile. 

Y-a-t-il un risque de contagion régionale ?

"Tout ce qui se passe au Burundi peut avoir des répercussions régionales", assure Bob Kabamba. Les chefs d'État de la communauté est-africaine se sont réunis, mercredi 13 mai, à Dar es-Salaam, pour tenter de trouver une issue à la crise que traverse le Burundi. Ils ont condamné le coup d'État et demandé un report des élections.

"On sait que les pays voisins sont un élément clé de la crise burundaise, affirme Thierry Vircoulon, directeur de l’antenne Afrique centrale d’International Crisis Group (ICG). Il y a plus de 20 000 Burundais qui se sont déjà réfugiés au Rwanda voisin et quelque 7 000 en République démocratique du Congo. Une flambée de violences entraînerait une crise des réfugiés dont ces pays se passeraient bien. On sait que Paul Kagame et Pierre Nkurunziza ont discuté. Et le président rwandais a demandé à son homologue burundais d’éviter de lui attirer des ennuis."

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