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ARABIE SAOUDITE

La femme du blogueur saoudien Raif Badawi craint le pire pour son mari

Ensaf Haidar, le 21 mai 2015 à Berlin.
Ensaf Haidar, le 21 mai 2015 à Berlin. John MacDougall, AFP

De passage à Paris, Ensaf Haidar, l'épouse du blogueur saoudien Raif Badawi, condamné en 2014 à 1 000 coups de fouet et 10 ans de prison pour insulte à la religion, se bat pour obtenir sa libération. Rencontre avec une femme révoltée et inquiète.

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"Raif est un homme de paix et de liberté, il n’a commis aucun délit. Alors oui, j’espère qu’un jour, on le libérera", dit-elle d’une voix calme et assurée. Ensaf Haidar, la femme de Raif Badawi, ce blogueur saoudien condamné en 2014 à la prison et au fouet pour avoir incité au débat public en Arabie saoudite, refuse de s’avouer vaincue. En conférence de presse à Paris, vendredi 29 mai, cette petite femme brune, très digne, réfugiée au Canada avec ses trois enfants depuis 2013, s’exprime d’un ton calme et décidé. Sans larmes, ni pathos. "Il nous manque. Il me manque un mari et il manque un père à mes enfants", explique-t-elle après avoir retracé la descente aux enfers judiciaire de son époux.

Après la création de son blog en 2006, Raif* a subi plusieurs intimidations. "Il avait pourtant simplement créé un blog pour permettre aux gens de dialoguer. C’est tout…" Mais en 2008, la situation a empiré. Une première fatwa est lancée contre lui pour apostasie [le fait de renier sa religion]. "Un cheikh saoudien accusait Raif de ne pas être musulman. La situation devenait vraiment sérieuse et dangereuse."

Ensaf Haidar entourée par les journalistes, à Paris, le 29 mai 2015
FRANCE 24

"Il n’a jamais insulté une autorité religieuse"

La suite a ému le monde entier : pendant qu’Ensaf s’exile avec ses enfants, Raif est incarcéré, jugé et condamné en mai 2014 à 10 ans de prison et 1 000 coups de fouets. On lui reproche, entre autres, d’avoir insulté l’islam. "Tout le monde a été surpris, même lui. Raif a toujours écrit dans le respect des autres. Il n’a jamais insulté une autorité religieuse", explique sa femme. La première séance de flagellation publique - 50 coups - se tient le 9 janvier 2015. Elle est insupportable. Le corps de Raif est tellement mutilé que la deuxième séance doit être reportée. Une sorte de mise à mort au ralenti.

"Son état de santé est aujourd’hui très dégradé. Son état mental aussi. Un comité de huit médecins l’a examiné [en prison]. Il a conclu qu'il ne pourrait pas supporter une autre séance de coups de fouet", ajoute son épouse qui indique communiquer "très irrégulièrement" avec lui, une à deux fois par semaine dans les meilleures périodes. "Raif est incarcéré dans une cellule avec 13 ou 14 autres détenus. Il n’a aucune activité physique, une mauvaise alimentation… Excusez-moi, je ne préfère pas en dire plus pour ne pas lui porter préjudice", s’arrête-t-elle.

Ensaf Haidar entame actuellement une tournée européenne pour alerter les gouvernements et tenter de faire cesser le calvaire de son mari. Car le sort de Raif devient extrêmement préoccupant : le blogueur pourrait être à nouveau jugé par la Cour suprême d’Arabie saoudite, cette fois pour apostasie, un crime passible de la peine capitale.

Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières
FRANCE 24

"Il ne verra pas ses enfants pendant 10 ans"

Ensaf n’évoque pas ce sujet. Elle se contente de parler des faits. "Toutes ces visites [en Europe] ont un impact positif. J’espère qu’elles aboutiront à la libération de Raif. En tout cas, il sait qu’il n’est pas seul, bien que la réalité soit sombre : il ne verra pas ses enfants pendant 10 ans", ajoute-t-elle. Irrémédiablement optimiste - "je n’ai pas le choix", dit-elle - Ensaf Haidar compte aussi sur un geste du royaume pour sauver son époux. "Chaque année, pendant le ramadan, le roi gracie plusieurs prisonniers d’opinion. Cette année, peut-être sera-t-il clément avec Raif", espère-t-elle.

Présents à ses cotés lors de la conférence de presse, les représentants des ONG Reporters sans frontières (RSF) et Amnesty International soutiennent son combat bien que le royaume saoudien reste toujours sourd aux appels à la libération du bloggeur. "Il est difficile de savoir si le roi [Salmane ben Abdel Aziz al-Saoud] s’inquiète de la pression internationale. Mais peut-être que la suspension des séances de coups de fouet de Raif – officiellement pour raisons médicales – a un rapport avec la multiplication des réactions de la communauté internationale", indique Christophe Deloire, le secrétaire général de RSF.

Au total, l’Arabie saoudite a déjà exécuté 90 personnes depuis le 1er janvier 2015, tous motifs confondus. Ceux qui osent défier le régime sont aussi rares que courageux. Seulement une dizaine de prisonniers d'opinion croupissent pour des "motifs flous" dans les geôles du pays aux côtés du mari d'Ensaf, dont Waleed Abu al-Khair, l’avocat de Raif Badawi et défenseur des droits humains. "Tous ceux qui se permettent d'aborder des sujets relatifs au roi et à la religion sont menacés de lourdes peines de prison", explique de son côté Stephan Oberreit, le président d’Amnesty France, rappelant que le royaume figure à la 164e place sur 180 dans le classement mondial de la liberté de la presse.

*Les textes de Raif Badawi, publiés également sur son blog, ont été rassemblés dans un livre, "1 000 coups de fouet parce que j'ai osé parler librement", éd. Kero, 3 euros. En librairie le 4 juin.

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