HUMANITAIRE

Un humanitaire de MSF au Yémen raconte : "Quand l’horreur dépasse l’horreur"

Thierry Goffeau, coordinateur MSF de retour à Paris après 10 semaines de mission à Aden, au Yémen.
Thierry Goffeau, coordinateur MSF de retour à Paris après 10 semaines de mission à Aden, au Yémen. Aude Mazoué, France 24

Rentré il y a trois jours d’Aden, au Yémen, un coordinateur de Médecins sans Frontières raconte les horreurs du conflit qu’il a vécu durant ses 10 semaines de mission dans ce pays en proie aux combats. Témoignage.

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Épuisé. Thierry Goffeau, coordinateur de projet à Médecins sans frontières (MSF), est rentré il y a trois jours d’Aden, au Yémen, épuisé. L’humanitaire a été envoyé début mai par l’ONG pour tenter de venir en aide aux populations touchées par le conflit qui oppose depuis mars 2015 les rebelles houthis aux partisans du président en fuite, Abd Rabo Mansour Hadi.

C’est à l’hôpital MSF d’Aden, situé à à 400 mètres à peine des tirs de la ligne de front, qu’il découvre la situation. "Quand l’horreur dépasse l’horreur", confie-t-il aux journalistes venus écouter son témoignage au siège de l’organisation humanitaire à Paris. Car malgré la fatigue, il tient à raconter ce qu’il a vu. "Cela fait partie de la mission".

"Le conflit ne s’arrête jamais"

À son arrivée en mai, Aden est encerclée par les rebelles Houthis. Il n’y a plus de ravitaillement en nourriture, médicament et fuel, pourtant essentiel à l’approvisionnement en électricité et en eau de la ville. Thierry Goffeau est tout de suite frappé par la violence de la situation. "C’est la première fois en 10 ans de missions que je suis plongé dans un tel climat de violence. Même à Gaza, en Côté d’Ivoire, en Somalie ou en Centrafrique, je n’ai jamais vu pareille situation où le conflit ne s’arrête jamais. Les trêves ne sont jamais respectées plus de deux heures. Les équipes de MSF travaillent jour et nuit, elles sont exténuées", explique l’employé de l’ONG. "Le quotidien est rythmé par les cris, les pleurs, le sang et les morts."

À la mi-juillet, la situation évolue. La coalition menée par l’Arabie saoudite lance son artillerie lourde et reprend la partie sud d’Aden. Les insurgés houthis perdent du terrain. Si l’aide humanitaire parvient enfin à arriver par bateau, le nombre de blessés et de morts ne diminue pas. "Le 19 juillet, plus de 200 patients ont été acheminés à l’hôpital MSF d’Aden en quelques heures. Que des civils. Plus d’une centaine le lendemain. C’est énorme. Il est impossible de les soigner tous correctement. En plus des patients à soigner, il faut aussi gérer les familles qui ne comprennent pas pourquoi leur proche n’est pas immédiatement pris en charge. Difficile d’expliquer aux familles que leur fils, père ou mère ne sera pas soigné car son diagnostic vital est sans espoir."

Le conflit dans l’hôpital

Bien souvent, le conflit s’invite aussi dans les locaux de MSF. "C’est la première fois que nous ne sommes pas parvenus à interdire les armes dans l’hôpital. Les combattants qui débarquaient, drogués au khat pour la plupart - une plante mâchée ou chiquée au pouvoir excitant - , ne nous en laissaient pas le choix. Des scènes de bagarre éclataient régulièrement dans les zones de triage de l’hôpital."

Neutralité oblige, les équipes MSF soignent tous les patients sans distinction dans le conflit. "Nous avons régulièrement pris en charge des Houthis. Cette situation a nécessité une organisation particulière au sein de l’hôpital d’Aden mais n’a jamais posé de problème."

Depuis mars 2015, des équipes de MSF ont soigné plus de 8 980 blessés et réalisé plus de 4 010 interventions chirurgicales dans l’ensemble du pays. Quelque 55 227 patients ont été soignés aux urgences et l’organisation a apporté 165 tonnes d’aide humanitaire pour les centres de soin où elle travaille ou qu’elle soutient.

Le quotidien de l'hôpital MSF d'Aden, au Yémen

Un avenir sombre

Aujourd’hui, les combats sont terminés, Aden est une ville détruite. Les commerces épargnés par les combats commencent peu à peu à rouvrir leurs portes. Des voitures circulent à nouveau dans la ville grâce au retour de l’essence. Mais la cité est encore dangereuse. "Il reste quelques poches de résistance de Houthis bien décidés à ne pas rendre les armes. Il y a aussi les balles perdues d’enfants qui jouent avec des armes."

La situation est toujours classée au plus haut niveau d’urgence par l’ONU. "L’aide apportée ne suffit pas à couvrir les besoins de la population qui manque de tout", surenchérit Laurent Sury, un responsable des urgences à MSF.

Quant à l’avenir du pays, Thierry Goffeau n’est guère plus optimiste. "Des alliés se sont unis en fonction des circonstances contre les Houthis, mais cette alliance risque d'être de courte durée car leurs intérêts sont divergents. Il est fort probable qu'ils se battent entre eux pour prendre le pouvoir dans les mois à venir. La paix est loin d’être retrouvée."

À voir: De retour du Yémen, des membres de MSF témoignent de l'horreur

 

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