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Reportage : le plus vieux bidonville de France bientôt rasé à La Courneuve

Dans ce dédale d'habitations de fortune à La Courneuve, en région parisienne, cohabitent quelque 300 personnes.
Dans ce dédale d'habitations de fortune à La Courneuve, en région parisienne, cohabitent quelque 300 personnes. France 24, Charlotte Boitiaux

À La Courneuve, le plus vieux bidonville de France pourrait être démantelé avant la fin du mois d’août. Reportage au Samaritain, dans ce baraquement où cohabitent 300 personnes, majoritairement roumaines.

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Elle tourne consciencieusement les gros morceaux de viande qui mijotent dans la casserole, en riant. Elle fait attention à ne rien renverser et, fière, elle précise. "J’ai tout préparé. C’est pour tout à l’heure. Tu en veux ? C’est bientôt l’heure du déjeuner". Du haut de ses 12 ans, Sara*, prépare le repas pour sa famille, ses quatre frères et ses parents. Tous sont roumains, ils sont arrivés en France il y a cinq ans. "Quand je ne suis pas à l’école, j’aime bien cuisiner", précise-t-elle en remettant ses longs cheveux noirs derrière ses épaules. "Je ne sais pas faire beaucoup de choses mais ça, j’aime bien".

Tout en continuant de cuisiner, Sara marque un temps de pause. Elle baisse le feu de la vieille gazinière branlante, puis reprend, inquiète. "Tu ne me prends pas en photo, hein ? Je ne veux pas…. J’aime pas beaucoup vivre ici... C’est pas très bien, ici".

Ici, c’est le bidonville du Samaritain, un immense baraquement coincé entre l’A86 et la zone industrielle de La Courneuve, en proche banlieue parisienne. Sara y vit aux côtés de quelque 300 personnes logées dans 80 "maisons" faites de tôles et de bois, collées les unes aux autres. Ce campement est aujourd’hui menacé de démantèlement. Avant la fin du mois d’août, la mairie communiste devrait raser toutes ces baraques. "La procédure d’évacuation engagée depuis 2013 [visant le Samaritain] arrive à échéance à la fin du mois d’août", explique Jean-Luc Vienne, directeur de cabinet du maire communiste de la ville.

Depuis 2013, 11 bidonvilles de La Courneuve ont été démantelés. La ville, qui concentrait 10 % de la population rom de France, ne pouvait plus faire face aux défis sanitaires et sociaux qu'ils représentent. "La décision d'engager cette procédure […] extrêmement difficile à prendre […] ne peut se dissocier de la situation singulière subie par notre ville et ses habitants", écrit le maire communiste Gilles Poux dans un communiqué (lire ci-dessus).

Près de 300 personnes vivent au Samaritain
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Assainir le Samaritain ?

Parmi les 300 personnes du camp, majoritairement roumaines et roms, certaines y vivent depuis plus de sept ans. Une période incroyablement longue au regard de la durée de vie des camps roms en France. Sorti de terre en 2008, le Samaritain est le plus vieux de France.

Pour les associations qui ont pris fait et cause pour le sauver - et qui ont lancé une pétition au début du mois d’août - le démantèlement à venir est donc moins insupportable qu’incompréhensible. "Ces habitants ont toute leur vie ici. Nous avons mis sur pied un projet d’assainissement du lieu qui pourrait éviter sa destruction. Pourquoi la mairie ne veut pas nous écouter ?", s’indigne Pierre Chopinaud, membre du collectif La Voix des Rroms.

Ce projet "soutenu et financé" par plusieurs structures locales et nationales comme la Fondation Abbé Pierre, Médecins du Monde, l’école supérieure d’architecture de la Villette… consiste à aménager le terrain, vider les ordures, construire des toilettes, prévoir un accès pompiers, dératiser. "Nous n’attendons que le feu vert de la mairie pour le lancer", ajoute-t-il.

Mais pour la mairie, le projet, aussi louable soit-il, n’est pas envisageable : il reviendrait à pérenniser la misère. "Nous ne pouvons pas tolérer l’existence d’habitats précaires, mêmes aménagés. C’est indigne et contraire à nos principes", ajoute Jean-Luc Vienne qui se sent surtout abandonné par le gouvernement dans ce dossier. "Depuis 2005, nous interpellons le gouvernement pour nous aider à trouver une solution. Personne ne nous entend. La Courneuve est seule face à cette problématique rom."

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Pas un "campement" mais un quartier

Cette agitation actuelle laisse Sarah songeuse. Le Samaritain, elle y vit, elle s’y est habituée, mais elle ne l’assume pas vraiment. "Mes copines à l’école, elles savent pas où j’habite", explique la jeune fille scolarisée au collège Paul Doumer, à quelques rues du bidonville. "Je leur ai dit que j’habitais dans une maison. Si elles savaient, elles ne voudraient plus jouer avec moi. Ceux qui ont su m’ont traitée de gitane", ajoute-t-elle, les yeux toujours rivés sur sa casserole.

Aux yeux de sa cousine de 19 ans, Miraëla - qui parle très bien français et fait office de médiatrice entre la population et le collectif -, Sara dramatise. La vie est, certes, "très dure" dans le bidonville, mais elle est toujours mieux que sur les trottoirs de La Courneuve. "Je suis arrivée ici fin 2007, j’étais quasiment la première. Il n’y avait que trois cabanes. On voyait les arbres. Aujourd’hui, on est plus de 300, mais on s’est organisé", explique-t-elle, fière de montrer aux journalistes présents que le Samaritain n’est pas un "campement" mais un quartier de la ville, presque comme un autre.

"Il y a trois rues principales, une église [80 % des occupants sont des chrétiens pentecôtistes]. Nous avons aussi des toilettes au bout du camp. Et il y a des tours de gardes, chaque nuit pour la sécurité", détaille-t-elle. Au total, le terrain fait environ 2 000 m2.

Chez elle, "il y a beaucoup de choses", commente-t-elle, en souriant. Le sol, recouvert de centaines de tapis et de lino imitation parquet, est en effet envahi par les jouets des enfants, les meubles et les détritus. Même les toits servent de rangements, on y trouve, perchés, des pneus, des vélos et un nombre incalculable de bassines.

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"On s’en sort bien. L’hiver, on allume nos poêles, on a très chaud. Le plus dur, ce n’est pas le froid, c’est de ne pas pouvoir se doucher. On utilise des bassines et l’eau des bouches à incendie qui se trouvent à l’entrée du camp mais ca ne remplace pas une vraie baignoire". Pour d’autres, ce qui est difficile, c’est de cohabiter avec les rats et les cafards, ou de n’avoir presque jamais d’électricité.

Garder la nourriture "loin des rats et des insectes"

Chez Sara, un groupe électrogène est caché derrière le lit des parents. Il permet de faire fonctionner le réfrigérateur installé dans la pièce principale et de congeler les aliments. Un luxe, dans le camp. Les autres familles, moins chanceuses, se servent de frigos non-branchés pour garder la nourriture "loin des rats et des insectes".

Marcel, le père de Sara, garde jalousement son réfrigérateur. Mais il l’échangerait bien "contre un travail". "Je suis inscrit au Pôle emploi depuis deux ans. On ne m’a jamais rien proposé", explique-t-il, dans un français quasi-irréprochable. "Je fais de la débrouille pour vivre, je vends de la ferraille. Ça me rapporte 300 ou 400 euros par mois. C’est trop peu pour nourrir ma famille". Trop peu, surtout, pour apporter les soins nécessaires à Noé-Emmanuel, son cadet, un nourrisson âgé de deux mois, qui dort sous la surveillance constante de sa mère, Somna. "Il est prématuré, et il a eu quelques soucis de santé. Heureusement nous pouvons aller à l’hôpital Delafontaine [Centre hospitalier de Saint-Denis, NDLR] en cas de soucis", se console-t-il, en écrasant un cafard s’approchant trop près du landau de son fils.

Si le camp est rasé avant la fin de l’été, Marcel et sa famille n’auront aucune solution de repli, comme la très grande majorité des habitants du Samaritain. Aucun hébergement d’urgence n’a été mis en place. Une fois encore, les associations rejettent la faute sur la mairie qui rejette la faute sur l’État. "Moi, je peux aller loger chez une amie africaine qui ne vit pas très loin", confie Miraëla, soulagée d’avoir un toit de substitution sur la tête. "Si le bidonville est complètement rasé, j’irai là-bas, mais mes oncles et tantes, et Noé-Emmanuel ? Ils feront comment sans le poêle cet hiver ?"

*Le prénom a été changé

Dans la baraque de Sara et de sa famille
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