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Centenaire 14-18 : "La Peur" des tranchées sur grand écran

Le jeune acteur Nino Rocher dans le film "La Peur".
Le jeune acteur Nino Rocher dans le film "La Peur". Le Pacte

Plus de 80 ans après la parution du roman "La Peur", de Gabriel Chevallier, le film éponyme sort au cinéma. Avec une grande liberté, le réalisateur Damien Odoul s'inspire de l'œuvre littéraire qui décrit sans fard l'horreur des tranchées.

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"J'ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter… Voilà ! - C’est tout ? - Oui, c’est tout… ou plutôt, non, ce n’est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, la seule qui compte : j'ai eu peur."

Dans son roman largement autobiographique, "La Peur", publié en 1930, Gabriel Chevallier a voulu raconter le vrai quotidien des poilus. Sous les traits d’un soldat fictif, Jean Dartemont, il décrit l’angoisse avant l’assaut, la trouille qui prend tout le corps, l’épouvante face à la mort. Une réalité tellement brute et dérangeante que son éditeur décide, avec son accord, en 1939, de suspendre sa vente après la déclaration de guerre contre l'Allemagne nazie. "Quand la guerre est là, ce n'est plus le moment d'avertir les gens qu'il s'agit d'une sinistre aventure aux conséquences imprévisibles. Il fallait le comprendre avant et agir en conséquence", s’était justifié l’auteur lors de la réédition du roman en 1951.

Après ce parcours littéraire tumultueux, un film donne enfin vie à ce livre sans concession. Pour son nouveau long-métrage, qui sort mercredi 12 août, le réalisateur Damien Odoul a décidé de mettre en image l’indicible. "J’avais travaillé sur l’adaptation d’un autre livre sur la Première Guerre mondiale ("Les gardiennes" d’Ernest Pérochon, NDLR), mais le film ne s’est pas fait", explique le metteur en scène. "Avec 'La Peur', c’est le côté autobiographique que j’ai trouvé passionnant. Il parle vraiment de ce qu’il a vu. Il n’est pas du tout dans la fiction. C’est ce que j’ai trouvé étonnant chez lui, cette vérité".

Une scène du film "La Peur" dans les tranchées
Une scène du film "La Peur" dans les tranchées Le Pacte

"La peur au ventre"

Dans l’absurdité de l’attente à l’arrière, sans voir l’ennemi, dans la violence des combats, dans la boue du front ou dans le réconfort d’un lit d’hôpital, Damien Odoul reprend la trame du roman de Gabriel Chevallier. Pendant quatre ans, on suit le jeune homme de tranchées en tranchées, d’assaut en assaut, dans une guerre diaboliquement viscérale : "J’ai imaginé le film comme un ventre humain avec tous ses organes. On disait d’ailleurs le terme de boyaux pour décrire les perpendiculaires des tranchées. Je vois cette guerre comme un ventre, mais masculin. À l’opposé du féminin qui protège, il amène la peur. On dit d’ailleurs la peur au ventre".

Comme l’auteur de "La Peur", le réalisateur reproduit un univers cauchemardesque presque halluciné, mais il a aussi pris certaines libertés par rapport au roman. Le jeune héros Jean est devenu Gabriel, comme un clin d'œil à l'écrivain. Il est entouré de camarades d’enfance et entretient une relation amoureuse. Des modifications et des ajouts qui risquent de hérisser les puristes du texte original, mais que le cinéaste assume pleinement. "Je fais de la fiction, je peux me permettre de changer les noms et j’ai même écrit des séquences qui ne sont pas dans le livre", insiste Damien Odoul. Pour le cinéaste, pas question de rester prisonnier de la trame initiale ni de coller à tout prix à la réalité de la Grande Guerre : "Je ne suis pas historien. Je me fous de l’aspect didactique. Cela ne m’intéresse pas. Sinon autant faire un documentaire, il y a assez d’images d’archives sur la guerre de 14".

Le réalisateur Damien Odoul sur le tournage du film "La peur"
Le réalisateur Damien Odoul sur le tournage du film "La peur" Le Pacte

"Un lien entre deux époques"

Avec "La Peur" version 2015, il a surtout voulu apporter "une contemporanéité" à l’histoire de ce jeune soldat plongé dans un enfer qui le dépasse totalement. Cent ans après les faits, le réalisateur a retrouvé des similitudes troublantes avec les conflits actuels : "J’étais obsédé par la Syrie. Je voyais les mêmes images d’une autre manière, des jeunes gens qui la veille n’étaient pas des guerriers, ni des militaires, et qui du jour au lendemain se retrouvaient les armes à la main à creuser des tranchées. Il y a ce lien entre deux époques".

Son huitième long-métrage s’inscrit finalement dans la lignée de sa filmographie, marquée par le thème de l’initiation. "'La Peur' est la suite de mon deuxième film 'Le souffle' qui parle de l’histoire d’un adolescent qui a 14-15 ans et qui entre en guerre avec lui-même. Dans 'La Peur', il a 18 ans. C’est très jeune encore. Il sort à peine de l’adolescence. Je trouvais intéressant de pouvoir continuer à travailler autour de cet âge-là, de ce moment de la vie qui est compliqué en général. Et là, l’adolescent est confronté à une terrible réalité et à une boucherie incommensurable", explique-t-il.

Et pour mieux saisir cette plongée soudaine dans ce qu'il appelle "le pays des ombres", Damien Odoul a tenu absolument à s’entourer d’acteurs encore novices dans le monde du cinéma. Tout comme la grande majorité de la distribution, le premier rôle Nino Rocher vit dans ce film son baptême du feu sur grand écran. Candide et introverti au départ, le jeune acteur nous fait basculer avec justesse dans l’inhumanité puis le désenchantement. Le sergent Nègre est également interprété par un inconnu du grand public, un cuisinier grenoblois, Pierre-Martial Gaillard. Avec une gouaille captivante, il réussit aussi à s’approprier avec brio ce personnage haut en couleur. "C’était très important pour moi car c’était la même chose quand les jeunes types arrivaient au front. Ils n’avaient pas l’expérience du combat ni de la guerre. Le fait que les jeunes acteurs n’aient pas l’expérience de la caméra en est le miroir. Cela dit exactement la même chose", se justifie le metteur en scène.

"La Peur" version grand écran n’arrive toutefois pas à saisir totalement le souffle d’effroi de l'œuvre de Gabriel Chevallier. Les images s'avèrent insuffisantes pour donner vie à une telle force d’écriture : "Je suis soulevé, sourd, aveuglé par une fumée, traversé par une odeur aiguë. Des griffes me labourent, me déchirent. Je dois crier sans m’entendre". Pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, la sortie du film nous invite sans tarder à nous (re)plonger dans ce roman insoutenable mais indispensable. 

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