Accéder au contenu principal

Liban : la crise des déchets dégénère et éveille une conscience citoyenne

Des manifestants libanais devant un barrage des forces de l'ordre, le 23 août 2015, à Beyrouth.
Des manifestants libanais devant un barrage des forces de l'ordre, le 23 août 2015, à Beyrouth. Anwar Amro, AFP

Au lendemain de la répression à Beyrouth d'une manifestation citoyenne contre la crise des déchets qui dure depuis des semaines au Liban, le mouvement à l'origine de la mobilisation exige la démission du gouvernement.

Publicité

La "crise des poubelles" dégénère au Liban, où une manifestation pacifique pour réclamer une solution au problème de la collecte des ordures, a été durement réprimée par les forces de l’ordre dans le centre de Beyrouth, samedi 22 août.

Coups de matraque, gaz lacrymogènes, canons à eau, tirs de sommation… La police et les militaires chargés de la sécurité du secteur du Parlement et du siège du gouvernement se sont heurtés aux manifestants, parmi lesquels au moins 16 personnes ont été blessées. Dans un communiqué, les Forces de sécurité intérieure (police) ont fait état de 35 blessés dans leurs rangs. Des manifestations de moindre ampleur ont eu lieu, durant le week-end, dans plusieurs villes du pays, en solidarité avec les manifestants de la capitale.

De nouvelles manifestations ont eu lieu dimanche et des violences ont éclaté en fin de journée. Les protestataires, qui se sont rassemblés près du siège du gouvernement dans le centre de Beyrouth, réclamaient des mesures pour mettre fin à la crise du ramassage des ordures ménagères. Dans une allocution télévisée, le chef du gouvernement a mis en garde ses concitoyens contre le risque d'un effondrement politique, un scénario dont il n'entend pas faire partie, a-t-il déclaré, ajoutant qu'au-delà de la crise des ordures ménagères se posait le problème du "dépotoir politique" que représentait le pays.

"Vous puez"

À l'origine de cette mobilisation civile, la campagne "Vous puez", qui s'adresse à la classe politique libanaise et qui dénonce l’inertie du gouvernement et des parlementaires sur le dossier des ordures. Plusieurs manifestations apolitiques ont été organisées ces dernières semaines, dont l’une a déjà été réprimée le 19 août. La page Facebook du mouvement compte plus de 100 000 abonnés, un chiffre non négligeable pour un pays de 4 millions d’habitants.

Un manifestant blessé dans les heurts avec la police, le 22 août 2015, à Beyrouth.
Un manifestant blessé dans les heurts avec la police, le 22 août 2015, à Beyrouth. STR / AFP

Depuis la mi-juillet, le Liban est en effet confronté à une crise sanitaire sans précédent à cause de la fermeture d’une des principales décharges du pays et de l’arrivée à échéance du contrat de la compagnie privée chargée du ramassage des poubelles. Cette dernière, dénommée Sukleen et dirigée par un proche de la famille Hariri, dont est issu l’ex Premier ministre Saad Hariri, était en position de monopole sur le marché de la gestion des déchets, l’un des plus rentables au monde.

Depuis, tandis que plusieurs quartiers de la capitale restent jonchés de détritus, la classe politique, déjà gangrénée par les divisions, se déchire sur la résolution du problème, au point de s’attirer les foudres de la population qui l’accuse de chercher à se partager les bénéfices de ce marché lucratif.

Vidéo : la repression filmée en direct

Toujours est-il qu’en réaction aux violences policières, les manifestants ont durci le ton et appelé à "la chute du régime confessionnel" et au soulèvement contre la corruption politique. Les démissions du gouvernement du Premier ministre Tammam Salam et des députés sont désormais exigés par le mouvement "Vous puez", qui a appelé à une nouvelle manifestation ce dimanche, dans le centre de Beyrouth.

Tammam Salam a promis, lors d'une conférence de presse ce dimanche, que tous les responsables de la répression devront rendre des comptes. "Manifester est un droit constitutionnel et ce qui s'est passé hier est une énorme responsabilité que nous devons tous assumer", a-t-il déclaré. Il a également dénoncé les "déchets politiques qui bloquent les dossiers des déchets", tout en espérant qu'une solution à cette question soit trouvée dès le début de la semaine prochaine.

Sursaut citoyen

Contacté par France 24, Nadim Houry, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch (HRW), qui était présent sur place, s’est dit choqué par la violence de la répression. "Il y avait une ambiance bon enfant, des manifestants étaient venus en famille, par conséquent, ce qui s'est passé hier est totalement incompréhensible, j'ai entendu des tirs intenses, je n’avais pas constaté un tel degré de violence dans la répression d’une manifestation au Liban depuis plus dix ans", dit-il.

Le responsable de l'ONG réclame l’ouverture d’une enquête indépendante et affirme que HRW enquête de son côté, notamment pour savoir si des balles réelles ont été utilisées contre les manifestants.

Un des organisateurs de la manifestation de samedi, Elie Hadad, assure à France 24 que le mouvement pacifique va continuer, tout en évitant  la récupération par les partis politiques, "car les gens ne veulent plus se taire". Selon lui, près de 20 000 personnes sont descendues dans la rue samedi.

Éviter la récupération politique

Mais au-delà même de la question de salubrité publique, la révolte contre la crise des déchets illustre l’écœurement d’une société civile, qui s’affirme de plus en plus, face au clientélisme et aux pratiques politiciennes accusées de mener le pays à la ruine. "Je me suis rendue à la manifestation car elle était pacifique et parce que pour une fois, elle était organisée par des mouvements purement civils, sans coloration confessionnelle, ni politique, ni sociale, c’est assez rare au Liban, car traditionnellement, tout est politisé", explique à France 24 Nayla, une jeune Beyrouthine, cadre dans une agence de publicité.

"Les manifestants réclament désormais la démission du gourvernement"

"Nous voulions exprimer notre ras-le-bol par rapport à la situation du pays, où les problèmes s’accumulent", ajoute-t-elle. "Entre les coupures d'électricité et d’eau, l'insécurité grandissante, la corruption généralisée des politiques, l'impunité, le problème des déchets est le symbole ultime de ce chaos qui a fait déborder le vase, c’est désormais une question de dignité, nous voulons plus vivre ainsi." Nayla assure qu’elle restera mobilisée le temps qu’il faut, malgré le choc qu’elle a ressenti après les violences de samedi.

Reste à savoir si ce sursaut citoyen, dans un pays multiconfessionnel au passé féodal, où généralement la discipline partisane prime, survivra aux tentatives de récupération de la classe politique. "Il s’agit assurément du début de quelque chose, d’une conscience citoyenne qui s’éveille loin des clivages sectaires et politiques. Samedi, certains n’avaient jamais manifesté de leur vie", note le responsable de HRW, Nadim Houry. Et de conclure : "Les prochaines semaines nous diront si ce mouvement spontané peut s’inscrire dans la durée et s’organiser de façon à peser sur les affaires du pays et à réveiller la classe politique".

Dimanche soir, des milliers de Libanais étaient encore massés devant le Grand Sérail scandant "Le peuple veut la chute du régime".

 

---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Un pays sous pression

Le Liban est toujours privé de président depuis mai 2014, faute d’accord politique entre les partis, et le Parlement élu en 2009 a prorogé son propre mandat et reporté les élections législatives à 2017. Jusqu’ici, le gouvernement d’union nationale est parvenu à sauver les apparences de ce qui reste de l’État.

Désormais, il doit faire face à une forte pression interne, à laquelle il faut ajouter la gestion du dossier des réfugiés syriens, qui sont plus d’un million, soit l’équivalent de la population libanaise, et qui pèsent sur l’économie déjà en berne du pays, tout en étant confronté à une menace sécuritaire que fait peser la crise syrienne sur le pays du Cèdre.

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.