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Grande Guerre : qui se souvient de la King's Cup, le premier Mondial de rugby ?

Le capitaine de l'équipe de Nouvelle-Zélande reçoit la King's Cup des mains du roi George V, le 19 avril 1919 à Twickenham, en Angleterre.
Le capitaine de l'équipe de Nouvelle-Zélande reçoit la King's Cup des mains du roi George V, le 19 avril 1919 à Twickenham, en Angleterre. Royal New Zealand Returned and Services' Association: 1/2-014210-G Alexander Turnbull Library

La 8e édition de la Coupe du monde de rugby se termine le 31 octobre en Angleterre. Cette compétition a été créée en 1987, mais il y a 96 ans, un premier "mondial" avait déjà eu lieu, au lendemain de la Grande Guerre.

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Le 31 octobre, les deux finalistes de la Coupe du monde de rugby 2015 vont s'affronter dans le mythique stade de Twickenham, à Londres. Les amoureux du ballon ovale savent que cette pelouse a déjà accueilli la finale du Mondial en 1991, mais combien se souviennent qu’elle a aussi été le théâtre de l’une des toutes premières compétitions internationales, il y a quatre-vingt-seize ans ? Le 19 avril 1919, c’est sur ce même terrain que l’équipe de Nouvelle-Zélande avait reçu des mains du roi George V la King’s Cup après avoir battu le Royaume-Uni.

Pour Stephen Cooper, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire du rugby, la première Coupe du Monde ne date donc pas de 1987. Dans son dernier livre, intitulé "After the final whistle" ("Après le coup de sifflet final"), ce Britannique raconte l'histoire de ce premier grand tournoi, organisé quelques mois après la fin de la Première Guerre mondiale. "Il n’y avait jamais eu auparavant autant de joueurs de rugby venus de pays différents rassemblés au même endroit", explique-t-il à France 24. "Avant le conflit, les tournois internationaux étaient rares en raison du coût et de la distance des voyages."

Le XV de France en 1914
Le XV de France en 1914 Collection Frederic Humbert

De lourdes pertes chez les rugbymen

En quatre ans, la Grande Guerre a profondément changé la face du sport et le monde de l’ovalie a payé un tribut particulièrement lourd. Près de 140 internationaux sont tombés durant le conflit. La sélection écossaise a perdu le plus grand nombre de joueurs, avec 31 tués. "On sait qu’environ 10 % des combattants britanniques ont perdu la vie, parmi eux les joueurs de rugby ont eu un taux de perte encore plus élevés, allant de 30 à 35 % de tués dans leurs rangs", détaille Stephen Cooper. Selon ce spécialiste, cette hécatombe s’explique par l’état d’esprit des rugbymen. "En Grande-Bretagne, nous n’avions pas encore la conscription. Il s’agissait de volontaires. Les joueurs étaient en bonne forme et très costauds. Ils étaient aussi habitués au travail en équipe et à la discipline. Ils faisaient aussi très souvent partie de la classe moyenne éduquée. Ils se sont donc retrouvés tout naturellement comme officiers en première ligne lorsque l’armée de métier a été balayée en 1914."

Une affiche de la Première Guerre mondiale, datant de 1915 et encourageant les athlètes britanniques à s'engager à l'exemple des rugbymen
Une affiche de la Première Guerre mondiale, datant de 1915 et encourageant les athlètes britanniques à s'engager à l'exemple des rugbymen Library of Congress

Mais dans les tranchées, le rugby n’est pas complètement oublié. Il permet d'entretenir la condition physique des soldats et de les distraire. Des rencontres sont organisées à quelques kilomètres du front. "Le capitaine anglais, Ronnie Poulton-Palmer, qui avait marqué quatre essais contre la France en 1914, a joué son dernier match avec d’autres internationaux à Pont-de-Nieppe, près d’Armentières. Il a été tué un mois plus tard à Ploegsteert par un sniper", en mai 1915, raconte Stephen Cooper. "Après les mutineries dans l’armée française, l'état-major a réalisé que le rugby et le sport avaient un rôle à jouer pour le moral des troupes, autant qu’une meilleure nourriture et plus de temps de repos loin du front."

À la suite de l’armistice, les survivants, venus des quatre coins de l’Empire britannique, restent cantonnés en Europe pendant de longs mois. Les autorités décident de profiter de l’occasion pour fêter leur victoire militaire en organisant un grand tournoi de rugby : la King’s Cup. "Le roi George V connaissait la valeur politique du sport. Il avait la volonté de célébrer les réalisations des troupes de l’Empire, mais aussi de montrer l’unité de celui-ci à travers une union politique et sportive." De leur côté, les pays du Commonwealth y voient la possibilité d’exprimer leur sentiment national et de jouer au même niveau que les Britanniques.

Les Français ne sont pas invités

Une quinzaine de rencontres sont organisées dans tout le pays. Des milliers de spectateurs se pressent pour voir les équipes alors militaires du Royaume-Uni (appelée "la mère patrie"), de la Royal Air Force (toutes nations confondues), du Canada, de l'Australie, de l'Afrique du Sud et de la Nouvelle-Zélande. Seule ombre au tableau : la France, qui participait pourtant depuis 1910 au Tournoi des V Nations, n'est pas invitée. Pour Stephen Cooper, cette absence s’explique avant tout par des considérations politiques. "L'armée britannique avait imaginé ce tournoi comme un événement militaire réservé à l'Empire. Ils n’ont peut-être tout simplement pas pensé à inclure la France", explique-t-il. "Je pense aussi qu'elle n'avait pas réalisé à quel point les joueurs français avaient progressé durant la guerre aux côtés des troupes australiennes ou néozélandaises. Avant le conflit, il s'agissait de la plus faible des nations. Elle n’avait gagné qu’un seul match."

Mais cet oubli sera plus ou moins réparé à la fin du tournoi. La France est invitée à rencontrer le vainqueur de la King's Cup, la sélection de Nouvelle-Zélande, qui a battu "la mère patrie". Devant le roi George V, les Français s’inclinent 20-3 à Twickenham, avant de perdre de nouveau lors du match retour (16-10) dans le stade de Colombes, près de Paris, en mai 1919. Le journal "La Vie au grand air" rapporte alors l’événement en faisant référence au récent conflit et à l'incroyable démonstration de force des Néo-Zélandais : "Cette supériorité des coloniaux anglais, au point de vue animal, si j’ose dire, nous est apparue au cours de la guerre où les Anzacs ont décelé sous leurs tenues kaki leur musculature uniformément belle et leurs aptitudes physiques extraordinaires".

Une photo du "Miroir" montre le roi George V félicitant l'équipe de France après son match contre la Nouvelle Zélande
Une photo du "Miroir" montre le roi George V félicitant l'équipe de France après son match contre la Nouvelle Zélande Collection Frederic Humbert

Malgré le succès de cette compétition, il faudra attendre 1987 avant de revivre un tel tournoi international entre les nations des hémisphères nord et sud. Pendant des décennies, le rugby reste un sport amateur. "Seul une crise mondiale comme la guerre aurait permis de regrouper toutes ces nations au même endroit. Comme les joueurs n’étaient pas professionnels, il n’était pas possible pour eux de partir pendant trois ou quatre mois loin de chez eux et de leur travail", résume Stephen Cooper. "Je soupçonne aussi les responsables britanniques d’avoir eu peur que des équipes comme les Springboks sud-africains ou les All Blacks néo-zélandais ne remportent trop facilement les compétitions, mais je ne peux pas le prouver !" En 1987, à l'issue du premier Mondial, c’est encore une fois la Nouvelle-Zélande qui souleva le trophée, 68 ans après la King's Cup.

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