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Yémen : "En tant que photoreporter, je n’avais jamais vécu de combats aussi intenses"

Un carrefour de Sanaa, la capitale du Yémen, après une frappe menée par les forces de la coalition arabe.
Un carrefour de Sanaa, la capitale du Yémen, après une frappe menée par les forces de la coalition arabe. Muhamed Huwais, AFP

De retour du Yémen, le photoreporter Guillaume Binet a publié une série de clichés dans laquelle il montre une guerre qui, malgré le peu d'intérêt des médias internationaux, concentre à elle seule tous les enjeux du Moyen-Orient. Entretien.

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C’est l’histoire d’une double peine. Celle infligée à la population yéménite qui, depuis de nombreux mois, vit au rythme d’un conflit dont l’intensité semble inversement proportionnelle à l’attention qu’elle suscite chez les médias internationaux. Guillaume Binet est l’un des rares photoreporters occidentaux à s’être récemment rendu sur ce théâtre d'une guerre aussi violente que complexe.

Depuis mars dernier, une coalition arabe sunnite, dirigée par l’Arabie saoudite, mène en effet une intensive campagne aérienne pour aider le président Abd Rabbo Mansour Hadi à lutter contre les rebelles houthis, alliés de l'ancien chef de l'État Ali Abdallah Saleh. Selon l'ONU, 5 000 personnes ont été tuées et 25 000 blessées dans le conflit.

Si le photographe a pu gagner le Yémen et y travailler sans mettre sa vie inutilement en danger, c’est grâce à l’appui logistique de Médecins sans frontières (MSF). En juillet, il a rejoint Aden, la grande ville portuaire du Sud en proie à de violents combats, après une traversée de 15 heures à bord d’un bateau de l’ONG parti de Djibouti. Début octobre, c’est d’un avion affrété par l’organisation qu’il débarque à Sanaa, la capitale. De ces deux séjours, Guillaume Binet a rapporté une série de photos que son agence Myop, en partenariat avec France Inter, a publiée sur Internet afin de montrer l’ampleur de l’urgence humanitaire qui prévaut dans ce qui, en des temps anciens, constituait l’Arabie heureuse.

Pour France 24, le photoreporter revient sur son travail et rappelle l’importance de parler d'un pays où les médias sont quasi-absents, alors que la guerre qui y sévit implique tous les protagonistes de la région.

France 24 : Pourquoi avoir voulu vous rendre au Yémen, pays où le travail des journalistes est extrêmement difficile, sinon impossible ?

Guillaume Binet : J’ai cherché à y aller car il me paraissait important de documenter cette partie du monde où la presse est inexistante et dont les seules informations proviennent de tweets ou de blogs locaux. J’ai eu la possibilité d’y aller grâce au soutien de MSF, qui gère un hôpital à Aden. La seule condition imposée était que je respecte leurs règles de sécurité. J’ai sauté sur l’occasion tout en sachant que ce serait difficile d’y travailler. Mais toute information est bonne à prendre et à transmettre.

Dans votre photoreportage, vous citez le coordinateur de l’hôpital MSF d’Aden qui affirme n’avoir jamais vu, en 10 ans, "un tel climat de violence"…

À Aden, la situation est terrible. En juillet, la ville était assiégée par les rebelles chiites houtis qui ne sont pas organisés. Comme ils essuyaient les bombardements, régulièrement menés par les Mirage de l’armée saoudienne, ils n’avaient pas le temps d’ajuster leurs tirs et lançaient des roquettes un peu au hasard sur la ville. En outre, juste derrière l’hôpital de MSF, où je me trouvais, deux chars de l’armée yéménite tiraient en permanence pour essayer d’atteindre les lignes houties.

Dans le centre, on trouvait aussi bien des factions jihadistes, comme Al-Qaïda ou l’organisation de l’État islamique, que des cellules marxistes ou les forces loyales au président Abd Rabo Mansour Hadi. Pour une ville qui doit faire un kilomètre de large sur cinq kilomètres de long, je vous laisse imaginer la pagaille. La ville est tellement petite que les forces militaires sont mélangées aux forces civiles, ce qui est dramatique pour la population.

Je suis allé en Libye, en Syrie, en Côte d’Ivoire, au Mali et je n’avais jamais été amené à vivre des sièges et des combats aussi intenses.

À Sanaa, la capitale, le conflit a-t-il pris un tour aussi violent ?

Sanaa est bombardée à peu près deux fois par jour pendant une demi-heure. Dans la vieille ville [inscrite au patrimoine mondiale par l’Unesco, NDLR], les frappes aériennes ciblent principalement des bâtiments administratifs. Les charges font des dégâts mais, de ce que j’en pu en voir, la capitale n’est pas rasée. Ce qui n’est pas le cas de Saada, la grande ville du Nord, fief des Houtis, qui est détruite à 60 %, selon Amnesty International.

Ce qui est terrible à Sanaa, ce n’est pas tant la ligne de front que la pénurie dans laquelle vit la population civile. Depuis un an, il n’y a plus d’électricité au Yémen, parce qu’il n’y a plus d’essence et que les centrales marchent pour beaucoup aux hydrocarbures. Le prix de l’essence a été multiplié par 400. Plus rien n’est réglementé, il n’y a plus d’État du tout, donc plus d’approvisionnement en eau ni en nourriture, c’est la débrouille quotidienne et ceci depuis très longtemps.

Les civils en rejettent-il la faute sur l’un ou l’autre camp ?

J’ai essayé de comprendre sur place comment la population vivait cette guerre. Et ce qui en ressort, c’est l’écart qu’il peut y avoir entre la vision internationale du conflit - qui voudrait que ce soit un conflit entre chiites et sunnites, entre l’Iran et l’Arabie saoudite - et ce qu’ils vivent sur place. Les civils, sunnites comme chiites, considèrent être pris en otages par une guerre politique et économique mais pas confessionnelle. Pour eux, il s’agit de vieux conflits locaux qui sont instrumentalisés par des forces internationales. C’est quelque chose qui les dépasse.

En tant que photoreporter, travaille-t-on en réelle indépendance lorsqu’on dépend d’une organisation, même non gouvernementale ?

Je pense qu’aujourd’hui il n’y a que MSF qui peut aller au Yémen. Et cela ne me dérange pas de m’appuyer sur cette organisation pour essayer de glaner là-bas des informations. J’avais préalablement discuté avec MSF et nous étions tombés d’accord sur la manière dont nous traiterions les informations. Au final, aucune de mes photos n’a été censurée, certaines ont été discutées, mais il n’y a eu aucune objection de leur part ni sur ce que je montrais ni sur le discours que je tenais et qui n’était pas obligatoirement le leur. Avec ce photoreportage, je vends uniquement ma parole et ma crédibilité.

Sur place, j’ai croisé des journalistes de Vice et de la chaîne américaine HBO qui, eux, avaient payé des Houtis, lourdement armés, pour les emmener ici ou là. En termes d’honnêteté et de subjectivité, je pense avoir été mieux loti.

Pensez-vous que votre travail puisse contribuer à mettre en lumière une guerre dont la plupart des médias se désintéresse ?

Depuis la publication de mon photoreportage, je suis pas mal sollicité. Plus on parle de cette guerre, plus on comprendra le pays et plus on sera amené à s’y intéresser. Tous les enjeux du Moyen-Orient sont concentrés au Yémen, ce qui rend cette guerre complexe. Il est compliqué de résumer 40 ans de l’histoire d’un pays ou même d’expliquer ce qui s’y passe depuis la révolution de 2011.

Comme il est difficile d’expliquer que la France soutient l’Arabie saoudite, qui a fait naître Al-Qaïda dans la péninsule arabique, qui a lui-même revendiqué les attentats contre la rédaction de "Charlie Hebdo".

Envisagez-vous d’y retourner ?

Je l’espère mais il faudrait que la situation sécuritaire me le permette et que je puisse travailler en toute liberté. Aujourd’hui, le sud du pays n’est plus accessible car l’aéroport et le port d’Aden sont fermés en raison des attaques kamikazes menées par l’EI. Aller aujourd’hui dans le sud du Yémen sans garantie de sécurité, c’est suicidaire.

 

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