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Turquie : l’irrésistible ascension du Kurde Selahattin Demirtas, cauchemar d’Erdogan

Le coprésident du HDP, Selahattin Demirtas, est crédité de 12 à 14 % des intentions de vote pour les législatives du 1er novembre.
Le coprésident du HDP, Selahattin Demirtas, est crédité de 12 à 14 % des intentions de vote pour les législatives du 1er novembre. Ozan Kose, AFP

Les regards se tournent vers le Kurde Demirtas alors que les Turcs se rendent aux urnes ce dimanche. Le leader du Parti démocratique des peuples est le plus sérieux rival du président Erdogan, même s'il a eu du mal à mener campagne.

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On parle de lui comme du "Tsipras de la Turquie", de "l’Obama kurde" ou, plus ironiquement, de la "pop star". Le chef de file du Parti démocratique des peuples (HDP), le Kurde Selahattin Demirtas, encore inconnu du grand public il y a deux ans, crève l’écran. Visage de jeune premier, air décontracté et rhétorique de paix, cet homme politique de 42 ans est vu comme le plus sérieux rival du président turc Recep Tayyip Erdogan pour les élections législatives, dimanche 1er novembre.

Si l’on en croit les sondages, il pourrait faire aussi bien, sinon mieux, que lors des précédentes législatives de juin 2015, où il avait infligé un camouflet électoral à Erdogan. En récoltant près de 13 % des voix, Selahattin Demirtas avait fait perdre la majorité absolue au parti présidentiel AKP, faisant du même coup voler en éclats les rêves d’hyper présidence d’Erdogan. Bien décidé à rattraper le coup, le chef de l'État islamo-conservateur a fait en sorte que de nouvelles élections anticipées soient organisées cet automne.

Entre ces deux ennemis du paysage politique turc, existe pourtant un dénominateur commun. "Le charisme", note Dorothée Schmid, chercheuse à l’Institut français des relations internationales (Ifri). "Demirtas est le seul homme politique en Turquie qui a autant de charisme et de capacité d’aller au contact qu’Erdogan. Comme lui, il multiplie les meetings", explique-t-elle.

>> À lire sur France 24 : "Législatives : le gouvernement turc reporte le changement d'heure"

C'est toutefois le seul point commun que l’on puisse trouver entre les deux hommes : Selahattin Demirtas affiche en effet une modernité et un calme qui tranchent avec l’autoritarisme de l’État turc. Il incarne même l’antithèse du président à la mégalomanie notoire, tant son mouvement politique est démocratique, explique Ali Kazancigil, politologue spécialiste de la Turquie et directeur de la revue géopolitique "Anatoli".

Mélange de Barack Obama et d’Alexis Tsipras

Résolument proche des jeunes, Selahattin Demirtas, issu d’une famille sunnite modeste et pieuse, a inspiré le renouveau du HDP, fusion de sept mouvements politiques et 33 associations. Fervent défenseur des droits de l’Homme lorsqu’il était avocat, il a entrepris d’élargir la base de son électorat au-delà de la seule défense de l’autonomie kurde. Désormais, juifs, homosexuels ou encore écologistes sont choyés.

Le HDP mise également sur des profils issus de minorités sociales, comme des Arméniens et des Yazidis, et se targue d’appliquer un système paritaire rigoureux. Chaque poste du parti, dont celui de président, est occupé en binôme par une personne de chaque sexe. Selahattin Demirtas partage ainsi ses fonctions depuis 2014 avec Figen Yüksekdag, laquelle ne bénéficie cependant pas d’une visibilité aussi grande que son collègue masculin. "C’est parce que Demirtas a une plus grande aura", estime Ali Kazancigil.

L’aura de ce populaire leader, qui fut le fondateur de la section d’Amnesty International dans son fief à Diyarbakir, en rappelle d’autres. En tant que chef de file d’un nouveau parti résolument ancré à gauche - et dont les thèmes de prédilection ont été inspirés par les revendications du mouvement "Occupy Gezi" - Demirtas peut faire penser au Grec Alexis Tsipras. Depuis février 2015, date de l’arrivée au pouvoir du parti de gauche radicale Syriza, il fait d’ailleurs de l’œil à son voisin grec, qu’il a invité à plusieurs meetings. Pour le Turc, il s’agit d’intégrer son parti pro-kurde à la gauche alternative européenne, pointe Aurélien Denizeau, assistant-chercheur à l’Ifri. D’autre part, son attitude relax et son image de bon père de famille lui ont valu le surnom de "Barack Obama kurde". Marié à une institutrice avec qui il a deux filles, Demirtas indique "repasser lui-même ses chemises" et faire "de la bonne terrine".

Selahattin Demirtas chante à la télévision

Un gendre idéal en somme, agrémenté d’une touche cool : sur les plateaux télé où il est invité, il n’hésite pas à délaisser la politique quelques minutes le temps de pousser la chansonnette en grattant son saz, un instrument de musique traditionnel. Une passion qu’Erdogan a en horreur : "C’est une pop star [...] un beau gosse", raille-t-il, dans ses tentatives pour le discréditer.

"Entre le marteau et l'enclume"

Qualifié d’"infidèle" et de "traître à la patrie" par le pouvoir, Demirtas a également été soupçonné par la presse progouvernementale d’avoir mangé du porc lors d’un séjour en Allemagne. "Notre principale faute est en réalité notre score lors des dernières législatives", rétorque avec humour l’intéressé.

La meilleure stratégie d’Erdogan pour atteindre son ennemi reste néanmoins les liens de ce dernier avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Et pour le chef de l'État, pas besoin de creuser bien profond : le propre frère aîné de Selahattin Demirtas, Nurettin, a été condamné à 22 ans de prison pour ses actions au sein de ce groupe considéré comme terroriste en Turquie. Après sa libération, celui-ci a rejoint le quartier général du PKK dans les monts Kandil, dans le nord de l’Irak.

>> À lire sur France 24 : "Attaques d’Ankara : quel impact sur les législatives du 1er novembre ?"

Les membres du HDP sont "les complices de ceux de la montagne", répète à l’envi Erdogan. De leur côté, les rebelles kurdes ont décrété une trêve jusqu'au 1er novembre dans les combats qui les opposent depuis trois mois à l’armée afin, selon eux, de ne pas "gêner" la campagne du HDP.

Une situation qui illustre bien la position délicate de Demirtas. "Il est pris entre le marteau et l’enclume, entre les durs du PKK et les surenchères nationalistes du pouvoir", explique le politologue Ahmet Insel, cité par "Libération". Sans oublier les jihadistes de l’organisation de l’État islamique (EI), dont il est la bête noire.

Demirtas vs "l'État tueur en série"

Alors qu’il y a cinq mois, il paradait sur les estrades devant des milliers de partisans enthousiastes, Demirtas se fait désormais discret. Après l'attentat attribué à l’EI qui a tué le 10 octobre à Ankara 102 militants de gauche et de la cause kurde lors d'une "marche pour la paix", la campagne du HDP a été bouleversée. Dans la foulée, le parti a annulé tous ses rassemblements de masse, remplacés par des "rencontres" en lieux clos, préalablement inspectés par des chiens renifleurs.

D'ordinaire mesurée, la nouvelle étoile de la politique turque ne retient depuis plus ses coups : il accuse le gouvernement islamo-conservateur d'avoir délibérément négligé la sécurité du rassemblement d'Ankara et Recep Tayyip Erdogan de diriger un "État tueur en série".

>> À voir sur France 24 : "Vidéo : à Adiyaman, 'le nid' de l’EI en Turquie"

Loin de l’affaiblir, cette position de cible pourrait profiter politiquement au personnage, estime Ali Kazancigil. Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois que cet homme politique coriace sortirait grandi d’une situation a priori en sa défaveur. Entre le 3 mai et le 3 juin, lors de la campagne pour les dernières législatives, Demirtas n’était apparu que trois heures à la télévision publique, contre 45 pour Recep Tayyip Erdogan, et 54 pour le Premier ministre Ahmet Davutoglu.

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