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"La vie après Daesh", ou le difficile travail de désembrigadement jihadiste

Dounia Bouzar a créé le Centre de prévention contre les dérives jihadistes (CPDSI), en avril 2014.
Dounia Bouzar a créé le Centre de prévention contre les dérives jihadistes (CPDSI), en avril 2014. Martin Bureau, AFP

Spécialiste du fait religieux, personnage polémique et controversé, Dounia Bouzar raconte dans son dernier livre paru en octobre, "La vie après Daesh", le difficile processus de désembrigadement jihadiste.

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C’est l’histoire de Léa qui s’apprêtait à commettre un attentat en France, de Hanane qui ne voulait pas se marier à Raqqa. C’est aussi l’histoire d’Inès, qui a tenté trois fois le départ en Syrie, de Brian, d’Ali, d’Aouda et de tant d’autres… Dans "La vie après Daesh", dernier essai de Dounia Bouzar, l’auteure, experte en laïcité et anthropologue du fait religieux, revient sur le dangereux processus d’endoctrinement de jeunes adultes égarés, fascinés par les discours sophistes des jihadistes et happés par l’organisation de l’État islamique (EI).

Mais tout en racontant la descente aux enfers de ces jeunes embrigadés, cette ancienne éducatrice à la protection judiciaire de la jeunesse dévoile surtout sa stratégie pour tenter de "déradicaliser" ces candidats au jihad - stoppés à temps ou tout juste revenus de l’enfer syrien.

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"Marcher sans trembler"

Investie corps et âme dans la lutte contre l’islam radical, Dounia Bouzar, également fondatrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI), créé en 2014, s’attarde presque plus sur le quotidien de son équipe de "désembrigadement" que sur les parcours de ces victimes. Une équipe hors-norme, il faut dire. Tout au long de l’ouvrage, on y découvre que tous ses membres furent touchés au moins une fois, de près ou de loin, par l’emprise de "Daech". C’est donc une structure fragile qui est chargée d’accompagner les jeunes candidats au jihad mais une structure qui a su tirer sa force de cette vulnérabilité, justifie Dounia Bouzar. "Pour travailler contre l’embrigadement, il faut savoir marcher sans trembler. Pour ça, il faut avoir quelqu’un de sa famille qui a été touché. Il faut déjà avoir combattu la terreur", écrit-elle.

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Ces professionnels, contactés par plus de 500 familles en détresse depuis 2014, ne sortent donc pas des grandes écoles bardés de diplômes en psychologie. Un jour, un "bac + 6 a été recruté dans l’équipe, [il était] hypermotivé. Il n’a tenu qu’une semaine, terrassé par les cauchemars et les angoisses", écrit l’auteure. Les collègues de Dounia Bouzar ne correspondent pas non plus à des profils type, que l'on pourrait penser confiants, incorruptibles. "Celui ou celle qui pense savoir est hors-jeu. Il faut accepter chaque jour de se laisser questionner, d’expérimenter, de vérifier, de réajuster. Là encore, les bac + 6 ne sont pas les plus faciles".

"Madeleine de Proust", témoignages, stabilisation

Cette équipe atypique est-elle efficace ? C’est en tous cas l’avis du gouvernement. Dounia Bouzar a été mandatée par le ministère de l’Intérieur pour transmettre sa méthode de désembrigadement aux cellules anti-radicalité des préfectures. Et celle-ci, détaillée dans le livre, tient principalement en trois étapes : la phase "Madeleine de Proust" où les parents tentent de se reconnecter avec leurs enfants par la voix, le toucher, le regard. La phase "témoignages de rescapés". La plus singulière. Celle où d’anciens endoctrinés se confrontent aux nouveaux embrigadés.

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C’est ainsi que Léa, qui a voulu commettre un attentat dans une synagogue en France quelques mois plus tôt, tente de sauver une adolescente de 16 ans qui s'apprête à s’envoler vers la Syrie. Ou encore qu’Inès qui "collectionnait les images de têtes coupées" sur son portable vole au secours d’Ali et Aouda, qui souhaitent partir faire le jihad en famille, avec leur bébé.

Il y a enfin la phase de stabilisation, qui dure une dizaine de mois. La plus sensible, peut-être. Celle où le jeune candidat au jihad prend pleinement conscience du décalage entre les promesses de l’EI et la réalité. Celle, aussi, où il peut à tout moment rechuter.

"Psychologie de bazar"

Serge Blisko, le président de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), salue le travail et le "courage" de Dounia Bouzar, rappelant qu’elle "vit sous protection" policière. Mais certains critiquent aussi son manque de légitimité sur le sujet, ses approximations. "L’Obs" l’accuse d’être une "arrangeuse de vérité", de bidonner certains témoignages. Une parlementaire - citée dans "Libération" - parle de "psychologie de bazar".

Raphaël Liogier*, de son côté, professeur à Science-Po Aix et directeur du Master Religion et Société, est moins sévère. Il défend son travail sur le terrain mais critique son approche "un peu amateur" du phénomène jihadiste. "Je dois reconnaître que c’est une personne qui a une certaine expertise, qui fait face à des profils réels, mais c’est aussi quelqu’un qui a une vision ‘année 90’ du jihadisme", explique l’expert à France 24. "Contrairement à Dounia Bouzar, je ne pense pas qu’il y ait d’endoctrinement chez Daech mais un processus d’embrigadement. Les nouvelles recrues ne lisent pas les textes coraniques, il n'y a pas d'idéologie. Les jihadistes ne sont pas musulmans. Les recruteurs, d’ailleurs, ne jouent pas sur les textes du Coran pour attirer leurs victimes en Syrie, mais sur leurs frustrations. Je pense donc qu’il y a un problème d’approche [dans la méthode de Dounia Bouzar, NDLR]".

"Je ne suis pas théologiste mais docteur en anthropologie"

Certains dénoncent aussi un mélange des genres : sur le site de la CPDSI, on peut ainsi acheter des ouvrages de Dounia Bouzar via un lien vers le site Amazon. D’autres, enfin, s’agacent que les médias donnent la parole à une spécialiste "illégitime" qui "ne parle pas l’arabe". Face à ces attaques, Dounia Bouzar répète qu’elle n’est pas "théologiste", mais "docteur en anthropologie". "Je n’interprète jamais l’islam", affirme-t-elle à l'AFP. Contactée par la rédaction de France 24, Dounia Bouzar n'a pas donné suite à nos appels.

L'anthropologue admet "être beaucoup attaquée", mais affirme qu'elle n'est "pas là pour être aimée". Toutefois, Dounia Bouzar tient à défendre son équipe, un groupe "de choc", souvent épuisée, "chaque semaine, cinq à six nouvelles familles nous appellent", raconte-t-elle au "Point". Parfois, l’équipe encaisse mal les échecs. Dans "La vie après Daesh", l’anthropologue s’attarde à ce propos sur le profil d’Aïda, cas rarissime d’une jeune fille de 20 ans ayant été autorisée à sortir seule de Raqqa pour venir se faire soigner quelques jours en France. Aïda est perdue, irrécupérable.

"Elle décrit Raqqa comme le XVIe arrondissement de Paris […] Raconte qu’elle boit [là-bas] les meilleurs jus de fruits en passant devant des têtes coupées, et qu’elle aime son mari parce qu’il s’est inscrit sur la liste des martyrs." L’équipe ne peut pas la sauver. "Le visage vide d’émotions de cette jeune fille toute mignonne est plus éteint que celui d’un mort", écrit l'auteure. C’est aussi ça, le travail de Dounia Bouzar et de son équipe : accepter que certains soient définitivement perdus à la cause jihadiste. Accepter qu’ils aient 20 ans, et qu’ils ne reviendront plus.

*Raphaël Liogier, Le Complexe De Suez. Le Vrai Déclin Français, éd. Le Bord de l'eau
 

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