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Les derniers attentats ne suscitent pas le même dilemme que "Charlie" chez les musulmans français

Bertrand Guay, AFP

Il n’est plus question de droit au blasphème. La communauté musulmane paraît plus à l’aise pour exprimer son émotion et sa solidarité avec une nation frappée au cœur et qui entend réprimer les appels à la haine plus sévèrement.

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Les attentats des 7 et 8 janvier 2015 (Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher) furent unanimement condamnés et les autorités musulmanes de France ne firent pas exception à la règle.

Pourtant le 11 janvier, comme tout le monde a pu le remarquer, la manifestation monstre de Paris n'était pas une photographie fidèle de la société française. Il y avait, bien sûr, des gens de toutes origines parmi les manifestants, mais dans l’ensemble des "laïcs". Rares étaient les signes communautaires visibles, témoignant d’une implication massive des associations musulmanes de France. Le fait même de demander aux musulmans de se singulariser pour dénoncer le terrorisme était jugé par beaucoup comme outrageant, car présumant un soupçon de complicité collective, lorsque l’immense majorité se sentait touchée avant tout en tant que citoyens français.

Dans les jours qui suivirent, le succès du slogan "Je ne suis pas Charlie" sur les réseaux sociaux éclairait bien le malaise dans lequel se trouvaient notamment nombre de musulmans : condamner les assassinats d’innocents était une chose, mais leur demander "d’être Charlie", c’est à dire de soutenir la liberté de blasphémer le prophète, en tant que valeur républicaine, revenait à leur demander de choisir entre leur pays et leur religion.

Le choix des cibles terroristes du 13 novembre ne permet plus de s’enfermer dans ce type de dilemme et il semble que la condamnation des musulmans soit, cette fois-ci, dénuée de toute arrière-pensée. Le clip réalisé par les Étudiants musulmans de France, sur un "flow" rap est à cet égard sans ambiguïté.


"Nous sommes unis"

Le #Noussommesunis est en effet bien plus facile à porter pour un musulman que #JesuisCharlie. Mais jusqu’à quel point la communauté musulmane soutiendra-t-elle les mesures exceptionnelles, ou d’exception, que s’apprête à prendre le gouvernement, à l’encontre de certains imams ou de certaines mosquée radicales ou salafistes ?

S’il s’agit de punir ou d’expulser les auteurs d’appels à la violence (ce qui est d’ailleurs déjà le cas) la plupart des autorités musulmanes interrogées par France 24 y sont favorables.

Mais on les sent plus réticents, lorsqu’il commence à être question de proscrire certains prêches salafistes qu’il est difficile de réprimer, au nom de la liberté d’expression, mais dont on peut considérer qu’ils encouragent la radicalisation des musulmans et peuvent constituer un premier stade vers un comportement violent et anti républicain. Par exemple les prêches contre les femmes qui manqueraient de "pudeur", contre les dessinateurs, contre des comportements considérés comme contraires à l’Islam mais qui sont parfaitement admis et répandus dans la société. Ils sont très bien relayés sur Internet dans le langage imagé de ces imams. Ces comportements "haram" voués aux flammes de l’enfer peuvent pousser les esprits faibles à jouer les justiciers. Un très bon exemple est cet imam de Brest que l’on voit, en 2014, enseigner à de très jeunes enfants que la musique est d’essence diabolique et que ceux qui en écoutent ou la pratique seront "changés en singe ou en porcs". "Qui a envie d’être changé en singe ou en porc ?" demande l’imam aux enfants terrifiés.

Un parti politique musulman

L’imam Rachid Abou Houdeifa s’est défendu d’avoir voulu "endoctriner" les enfants et affirme qu’il avait appelé à la tolérance après l’attaque de "Charlie Hebdo". Outre le fait que cet appel soit introuvable, on peut soupçonner, de sa part, un double langage dans la mesure ou de manière très claire, il enjoint, dans la vidéo, l'un des enfants à arrêter de faire de la batterie.

Pénaliser les prêches salafistes ? De nombreux imams interrogés par France 24 estiment que, même s'ils sont en désaccord avec ces prêcheurs extremistes, il faut s'en tenir à ce que la loi interdit déjà, comme les appels à la violence. Pour eux l’essentiel de la radicalisation ne se ferait d'ailleurs pas dans les mosquées, mais sur Internet.
Même discours chez Nizarr Bourchada, vice président de l’Union des Démocrates Musulmans de France (UDMF), un nouveau parti politique qui présentera des listes aux élections régionales du mois de décembre dans tous les départements d’Île de France : "L'imam à décapiter, dit-il, c’est Google. Mais je suis favorable à la fermeture des mosquées les plus radicales. On aurait même dû le faire depuis longtemps", dit-il à France 24.

Encore faut-il s’entendre sur l’endroit où l’on place le curseur. Où doit s’arrêter la liberté de culte, ou commence l’endoctrinement ? Le député socialiste Malek Boutih, auteur d’un rapport au Premier ministre sur la radicalisation, estime que la "distinction entre salafistes quiétistes (ceux qui ne font que prier ou prêcher) et terroristes est en grande partie artificielle, car les premiers poussent les gens à se radicaliser et participent d’un processus politique totalitaire".

Autre idée, également lancée par Boutih : constituer au sein de la communauté musulmane "une colonne, une armée républicaine" pour combattre en son sein les penchants pour la radicalisation.

Nizarr Bourchada, transfuge de l’UDI qui dit avoir rejoint UDMF "à cause de la flambée des actes islamophobes et de la stigmatisation des musulmans après Charlie", n’y est pas opposé à priori. Mais il suffirait seulement, selon lui, de donner plus de moyens aux associations musulmanes qui font de la prévention sur le terrain.

Rencontré lundi dans un café du 5e arrondissement de Paris, Bourchada venait de faire un passage place de la République, lieu où, depuis vendredi dernier, se rassemblent les Parisiens pour rendre hommage aux victimes des attentats.

Dérive communautariste

Était-il "Charlie" ? "Oui, jusqu’au 11 janvier. Après je ne l’étais plus, car dégouté par la façon dont les politiques se mettaient au premier plan". Son évolution procède-t-elle une dérive communautariste ? "Pas du tout. L’UDMF est un parti attaché à la laïcité. Il est d’ailleurs ouvert aux nombreux musulmans qui disent nous soutenir dans notre lutte contre l’islamophobie." L'UDMF prétend ainsi lutter contre l'abstention des Français musulmans.

Bourchada, marié et père de quatre enfants, travaille pour une fédération patronale affilée au Medef sur des projet de partenariats avec l’Éducation nationale. Un irréprochable pédigrée républicain, comme Malek Boutih. Pourtant entre ces deux là, le désaccord est total sur au moins une question fondamentale. Lundi 15 novembre, sur France Inter, le député socialiste n’a pas fait qu’appeler à la mobilisation des musulmans contre le terrorisme. Il a aussi affirmé : "Les musulmans doivent adapter leur croyance et leur pratique religieuse à une société non islamique. Par exemple il est impossible de considérer [en France] que le port du voile pour une femme est normal, que sa liberté puisse être restreinte."

En entendant cela, Bourchada a sursauté : "C’est la loi sur le voile qui est liberticide ! Pourquoi interdire à une musulmane de s’habiller comme elle le veut ? Être républicain ne signifie pas choisir entre notre père et notre mère. Entre notre pays et notre religion."

En 2004, le débat portait essentiellement sur le "foulard" à l’école. Aujourd’hui, le port du voile intégral ou du niqqab, qui couvrent tout le corps et ne laissent parfois voir que les yeux, semble plus répandu. N’a-t-on pas eu raison de sanctuariser l’école ? Qu’en serait-il aujourd’hui si des élèves portaient de telles tenues en classe ? "Moi, dit Boucharda, je considère que le niqqab c’est l’échec de la République. Demandons-nous pourquoi elles l’ont mis ?"

Islamophobie, discrimination, stigmatisation, plafond de verre… Dans ce registre culpabilisant, l’UDMF vient d’écrire au président de la République pour dénoncer les "mesures de rejet" qui nourrissent, selon lui, le "repli identitaire primaire". Ce nouveau parti "musulman" tout droit sorti de "Soumission", la fiction littéraire de Michel Houellebecq qui imagine l’élection d’un politicien musulman "modéré" à la présidence de la République, entend mener campagne sur ce sentiment d’abandon et son président Naguib Azergui espère obtenir 10 % des voix.

Pour l’instant, il revendique un millier d’adhérents et près de 6500 "likes" sur sa page Facebook. L'Élysée est encore loin.

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