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Justice internationale : “Les idéaux de Nuremberg ont été oubliés"

Une photo prise en 1946 lors du procès de Nuremberg montrant certains des principaux accusés, des responsables du IIIe Reich.
Une photo prise en 1946 lors du procès de Nuremberg montrant certains des principaux accusés, des responsables du IIIe Reich. Stringer, AFP

Le 20 novembre 1945 s’ouvrait le procès de Nuremberg pour juger les responsables nazis. L’Américain Ben Ferencz, procureur en chef du "plus grand procès de l'Histoire", a voué sa carrière à la création d’une cour pénale internationale. Entretien.

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La famille de Benjamin B. Ferencz a fui l’Europe en 1921 pour échapper à la persécution contre les juifs hongrois. Elle est arrivée aux États-Unis alors qu’il n’avait que 10 mois. "J’ai grandi en étant un petit garçon pauvre dans un quartier mal famé de New York et je n’ai pas aimé ce que j’ai vu ", raconte-t-il à France 24 pour expliquer son intérêt pour la justice dès son plus jeune âge.

Une enfance de misère qui ne l’a pas empêché d’intégrer la prestigieuse école de droit de Harvard en 1943 grâce à une bourse d’études. Son diplôme en poche, le jeune homme s’engage dans l’armée américaine et participe à la Libération de la France, où il débarque à Omaha Beach peu après le Jour J. À la fin de la guerre, le petit caporal devenu sergent a pour mission d’enquêter sur les crimes nazis. De Buchenwald à Mauthausen en passant par Dachau, il découvre toute l’horreur du système concentrationnaire mis en place par le IIIe Reich.

Une fois le conflit terminé, il est recruté pour participer au "plus grand procès de l’Histoire", qui débute le 20 novembre 1945. À Nuremberg, 24 des principaux responsables nazis sont accusés de complot, de crimes contre la paix, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. À seulement 27 ans, Ben Ferencz doit rassembler les preuves qui permettront de soutenir l'accusation contre ces hommes. Il devient également le plus jeune procureur en chef de Nuremberg en étant directement chargé de l’un des procès spéciaux, celui de 22 membres des Einsatzgruppen, ces unités mobiles responsables du massacre de plus d’un million de civils dans les territoires occupés en Europe de l’Est.

Toute sa vie, Ben Ferencz a été hanté par la répétition d’un nouvel Holocauste. Il est ainsi devenu un avocat engagé, militant inlassablement pour l'émergence d’une vraie justice internationale. Son vœu, considéré par une majorité comme irréalisable, est enfin devenu réalité en 1998 avec la signature du Traité de Rome prévoyant la création de la Cour pénale internationale (CPI). À 95 ans, il est toujours actif et participe notamment à de nombreuses conférences sur la paix. Il explique à France 24 que la justice est toujours le seul moyen qui permettra à l’humanité de survivre dans les 70 prochaines années. Entretien.

France 24 : le procès des Einsatzgruppen a failli ne pas avoir lieu. Comment avez-vous réussi à faire juger cette affaire et à en devenir le procureur en chef ?

Ben Ferencz : le général [Telford] Taylor, qui était le chef du conseil pour les 11 procès de Nuremberg, m’a ordonné de continuer mon travail dans l’armée en enquêtant sur les crimes nazis. Il m’a dit ‘Vous savez ce qu’il s’est passé. Allez à Berlin et montez un bureau pour nous envoyer des preuves sur leurs crimes’. Un de mes enquêteurs qui travaillaient au ministère des Affaires étrangères est tombé sur des grands classeurs intitulés ‘Rapports du Front de l’Est- Top secret’. Y était répertorié le mode opératoire de ces unités spéciales d’extermination qui portaient le nom intraduisible de Einsatzgruppen. Quotidiennement, ils rendaient compte à Berlin du nombre de juifs, de communistes, de Tsiganes qu’ils avaient tués. Ils n’utilisaient jamais le terme "tué", mais seulement "éliminé". Quand j’ai reçu ces rapports à Berlin, j’ai commencé à additionner ces crimes commis par ces unités spéciales. Quand j’ai atteint un million de meurtres, j’ai arrêté de compter.

J’ai quitté Berlin pour Nuremberg et j’ai dit au général Taylor que nous devions organiser un nouveau procès. Il m’a répondu : ‘Nous ne pouvons pas. Les calendriers sont déjà planifiés, tous les avocats ont leur attribution. Le Pentagone ne donnera pas son accord’. Je lui ai rétorqué que nous ne pouvions pas laisser ces tueurs de masse en liberté. Il m’a alors demandé : ‘Pouvez-vous vous en occuper en plus de vos autres responsabilités ?’ C’est comme cela que je suis devenu procureur en chef dans ce qui était le plus grand procès pour meurtre de l’histoire de l’humanité. J’ai fait condamner les 22 accusés, 13 à la peine de mort. En deux jours, j’ai clôturé mon affaire. Je n’ai pas appelé un seul témoin et j’avais seulement 27 ans. Cela a battu tous les records.

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De quelle manière votre expérience à Nuremberg a-t-elle façonné votre vision de la justice ?

B. F. : On ne peut pas parler de justice dans ces circonstances. Dans n’importe quelle guerre, les crimes sont commis à une large échelle. Selon moi, la guerre est le plus grand de tous les crimes. La seule chose qui peut paraître juste est d’essayer d’arrêter de tuer des gens.

Nuremberg a défini un modèle dans son ensemble. Ce qui a été réalisé était la meilleure solution : faire traduire en justice des individus responsables de crimes, de limiter le procès aux responsables et de traiter chacun équitablement sous le coup de la loi. Cela a permis de faire condamner ce qui était alors un droit national, c'est-à-dire le droit de partir en guerre quand on estime que ses intérêts nationaux sont menacés. Ce droit national s’est transformé en crime international.

Mais les guerres ont continué et les idéaux de Nuremberg, dont nous espérions qu’ils allaient influencé le reste du monde, ont été oubliés. Les États-Unis les ont eux-mêmes bafoués lorsqu’ils sont allés au Vietnam par exemple . Au lieu d’utiliser des moyens pacifiques, nous avons voulu atteindre nos objectifs par la force. Nous avons payé un prix très sévère en raison de cette erreur fatale. Nous continuons de le payer aujourd’hui.

Vous avez participé à la création de la Cour pénale internationale. Celle-ci n’a pour l’instant condamnée que deux accusés, le chef de guerre congolais Thomas Lubanga et l’ex- chef de la milice congolaise Germain Katanga. Vous inquiétez pour l'avenir de cette institution ?

B. F. : Quand la CPI a finalement été créée, elle a obtenu de juger sa propre affaire contre le Congolais Thomas Lubanga. À la fin du procès, le procureur en chef Luis Moreno Campos m’a envoyé un message : ‘Nous voulons que vous prononciez les conclusions de l’accusation'. J’ai ainsi rendu les conclusions finales de la toute première affaire de la première cour criminelle internationale. J’ai eu deux moments clés dans ma vie. Ma première affaire a été le plus grand procès de l’histoire quand j’avais 27 ans, et la seconde la plus importante quand j’en avais 92.

Oui, la CPI peut toujours être supprimé, car on ne sait jamais qui peut arriver au pouvoir. Cela pourrait être une personne, comme le sénateur McCarthy aux États-Unis, qui recevrait le soutien de l’opinion publique et essaierais de défaire les choses sous prétexte que c’est une faiblesse pour le gouvernement. Nous devons donc être toujours sur nos gardes car les positions politiques évoluent et quand elles changent, elles influencent nos actions. Mais la plupart du temps, le résultat est le même. Ce sont des victimes innocentes qui le payent de leur sang.

Lors de précédentes interviews, vous avez raconté avoir rassemblé des villageois, après la guerre, et les avoir menacés de leur tirer dessus s’ils ne témoignaient pas des crimes commis par les nazis ou s’ils mentaient. Vous avez dit ne pas savoir, à cette époque, que de telles méthodes pouvaient invalider les preuves. Pensez-vous que dans 70 ans, les gens seront aussi stupéfaits de voir comment nous rendons la justice en 2015 ?

B. F. : Non, ils ne regarderont pas en arrière. À moins d’accepter le principe de régler les conflits pacifiquement, il n’y aura plus personne sur notre planète dans 70 ans. La Terre sera une planète vide, comme des milliards dans l’espace. Notre capacité à tuer dépasse de loin notre capacité à créer des institutions nécessaires pour empêcher ces violences. Si nous ne changeons pas, non seulement notre manière de vivre et notre façon de penser, mais aussi les méthodes selon lesquelles nous réglons les conflits, il ne restera plus personne dans 70 ans. Je regarderai alors en bas depuis le paradis, ou en haut depuis l’enfer ou de je ne sais où, et je dirai ‘Je vous l’avais dit’.

Ben Ferencz (à droite), le 3 juillet 2015 à New York, après avoir reçu la Légion d'honneur des mains du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian
Ben Ferencz (à droite), le 3 juillet 2015 à New York, après avoir reçu la Légion d'honneur des mains du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian Kena Betancur, AFP

 

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