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Culture

Cinéma : "À travers Thomas Sankara, l'Afrique prend une place dans le monde"

© Vendredi | Photo d'archives extraite du documentaire "Capitaine Thomas Sankara" de Christophe Cupelin

Texte par Guillaume GUGUEN

Dernière modification : 25/11/2015

Dans les salles françaises ce mercredi, le documentaire "Capitaine Thomas Sankara" brosse le portrait du défunt dirigeant burkinabè devenu une icône révolutionnaire pour la jeunesse africaine. Rencontre avec son réalisateur, Christophe Cupelin.

Après avoir tourné dans plusieurs festivals internationaux, le documentaire "Capitaine Thomas Sankara" sort mercredi 25 novembre sur les grands écrans français. Essentiellement constitué d’archives photos, sonores et vidéos, le premier long-métrage du documentariste suisse Christophe Cupelin s’attache à brosser le portrait de celui qui, au mitan des années 1980, incarna la révolution burkinabè et les espoirs d’une jeunesse africaine en quête de leader charismatique : Thomas Sankara.

En seulement quatre années d’exercice du pouvoir au Burkina Faso (1983-1987), l’ancien capitaine des parachutistes aura imprimé tout un continent de sa marque d’iconoclaste dirigeant révolutionnaire. Pourfendeur de l’impérialisme, du néo-colonialisme et de l’apartheid, chantre du panafricanisme, écologiste et féministe avant l’heure, Thomas Sankara n’hésitait pas à vilipender publiquement l’arrogance des puissances occidentales ainsi que celle de l’empire soviétique, dont il était pourtant plus proche idéologiquement.

En France, l’ancienne puissance coloniale, on ne goûtait que moyennement ce franc-parler (il n’y a qu’à voir dans le film les rencontres entre François Mitterrand et Thomas Sankara pour mesurer la défiance mutuelle entretenue par les deux pays). Chez les voisins africains, les postures révolutionnaires du "bouillant" capitaine n’étaient pas non plus vues d’un très bon œil.

Assassiné en 1987 lors d’un coup d’État sanglant vraisemblablement orchestré par son ancien bras droit Blaise Compaoré - qui lui succèdera 27 ans durant avant d’être renversé par la rue en octobre 2014 - le père de la révolution burkinabè fait aujourd’hui figure d’exception dans le pré-carré de la Françafrique. Alors que le Burkina Faso est aujourd’hui engagé dans un processus de transition démocratique, son spectre semble plus que jamais planer sur le destin du pays. Pour Christophe Cupelin, les valeurs léguées par Thomas Sankara ne peuvent, en tous cas, qu'être bénéfiques au pays. Entretien.

France 24 : Vous êtes l’auteur de plusieurs documentaires sur le Burkina Faso. "Capitaine Thomas Sankara" est votre premier long-métrage. D’où est né votre intérêt pour le pays ?

Christophe Cupelin : J’ai posé pour la première fois le pied au Burkina Faso en 1985 pour y travailler comme coopérant au sein d’une association d’aide au développement. Le pays avait changé de nom un an auparavant [avant d’être rebaptisé par Thomas Sankara, le pays s’appelait la Haute-Volta, NDLR]. Je ne savais même pas qu’il existait et encore moins qu’une révolution y était en cours. L’information ne circulait pas comme aujourd’hui.
Il m’a fallu du temps pour me rendre compte que quelque chose d’historique s’y déroulait. En descendant de l’avion à Ouagadougou, on découvrait les slogans de la révolution qui affirmaient : "Bienvenue au Burkina Faso, tombeau de l’impérialisme". On voyait des garçons de 6 ans en tenue militaire, des gamins enrôlés dans l’école des Cadets de la révolution qui marchaient au pas. Ma première impression ne fut donc pas forcément positive, je me disais qu’on avait là une révolution qui avait encore mal tourné. Comme toutes les révolutions du monde. Puis, j’ai voulu en savoir plus, essayé de découvrir ce qui se cachait sous le vernis des slogans.

Dès lors, la révolution burkinabè ne vous a plus lâché…

Dans les années 1980, la révolution était une utopie dans laquelle on se projetait quand on avait 20 ans et qu’on voulait changer le monde. Aujourd’hui, malheureusement, certains jeunes pensent pouvoir le changer en partant en Syrie.
Pour ma part, c’est au contact des Burkinabè et en participant à des travaux d’intérêt général, comme ceux consistant à construire des barrages, que je me suis rendu compte que quelque chose était en marche, qu’un pays pauvre pouvait s’affranchir de la tutelle des puissances mondiales, grâce notamment à l’auto-suffisance.

>> À voir sur France 24 : "Burkina Faso, la génération Sankara"

Et puis, Thomas Sankara s’imposait comme un leader charismatique qui portait cette idée de manière unique. Sa position était de s’opposer à l’impérialisme avec un simple pistolet. Il tirait en l’air et disait n’avoir que cela pour se battre. Il donnait une vision romantique de la révolution.
C’est le Burkina Faso qui m’a donné le goût de la révolution et du cinéma. Quelques mois après mon arrivée, j’ai décidé de faire des études de cinéma à Genève pour ensuite me mettre au service de la révolution en tant que cinéaste. Mais le temps que je suive mon cursus, Thomas Sankara a été assassiné.

Comment, à l’époque, les médias occidentaux, et plus particulièrement français, percevaient-ils ce qui se passait au Burkina Faso ?

Les journalistes français décrivaient toujours Thomas Sankara comme "pro-libyen", ce qui est faux. À l’époque, le Tchad et la Libye étaient en guerre, et Paris soupçonnait le président burkinabè de soutenir Mouammar Kadhafi contre le Tchad de Hissène Habré qui, je le rappelle, est actuellement jugé à Dakar pour crimes contre l’humanité. Les médias offraient une vision partiale d’un dirigeant de gauche et, en cette période guerre froide, tout ce qui était à gauche dans les pays du Sud était mal perçu.

Ne craignez-vous pas que votre documentaire soit considéré comme trop hagiographique ?

J’ai voulu faire un film politique et engagé mais pas un film militant. Je veux ouvrir un débat. Je trouve Sankara intéressant dans la mesure où il n’est pas un être parfait. Il n’a pas eu tout bon, il a pu se contredire, être paradoxal. Il l’a lui-même concédé. À la fin du film, on l’entend dire à une journaliste qu’il a commis 1 000 erreurs avant d’obtenir une petite victoire, puis 10 000 erreurs avant d’obtenir trois ou quatre succès.
Ceux qui se le réapproprient en font un personnage trop lisse et trop parfait. En tant que passionné de Sankara, j’ai souhaité montrer le personnage avec tous ses défauts. Mon film s’adresse à ceux qui lui vouent un amour absolu, comme à ceux qui lui manifestent de l’aversion.

Thomas Sankara avec Fidel Castro, lors de sa visite à La Havane en septembre 1984. © Vendredi (archives)

Faire un film uniquement constitué d’archives était-il une façon de rester impartial ?

Je n’ai jamais souhaité faire un film avec des archives, c’est arrivé comme ça. Après l’assassinat de Sankara, le gouvernement de Blaise Compaoré a tenté d’effacer sa mémoire et toute trace de son passage sur Terre. Pour moi, ce n’était pas possible. J’ai alors commencé à collecter des coupures de presse, des objets, des discours enregistrés par des habitants sur des radio-cassettes. Je l’ai fait pendant 25 ans sans réfléchir, uniquement pour prouver qu’il avait existé.
Puis, je me suis dit que je devais faire un film sur lui. Je me suis fait cette promesse : j’étais devenu cinéate grâce à lui et devais donc lui rendre quelque chose. À l’origine, je voulais faire une fiction que je pensais être la forme la plus adaptée pour un personnage de cette envergure. Mais comme je n’avais ni le budget ni le soutien de sa famille, j’ai sorti mon carton d’archives. J’ai compilé mes sources propres, des sources privées et des sources institutionnelles comme le fameux discours de la dette à Addis-Abeba, en Éthiopie, ou celui de Harlem à New York, que la télévision publique burkinabè a mis à disposition sur YouTube.

Depuis la chute du régime de Blaise Compaoré, le gouvernement burkinabè est-il prêt à honorer la mémoire de Thomas Sankara ?

Lorsque j’ai présenté mon film en mars dernier au Fespaco [Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou], j’ai eu la chance de rencontrer quelques ministres ainsi que la directrice de la télévision publique à qui j’ai fait part de ma volonté de restituer une partie de leur mémoire audiovisuelle. Ils m’ont dit : "d’accord, donne" sans que je sache ce qu'ils allaient en faire. Idem pour la Fondation Sankara.

>> À lire sur France 24 : "Premières inculpations après l'autopsie de la dépouille présumée de Sankara"

Je veux bien donner mes archives si elles sont répertoriées, structurées, valorisées et mises à la disposition des Burkinabè. J’aurais souhaité organiser une remise officielle de mon fonds afin de démontrer que le Burkina Faso était prêt à valoriser sa propre mémoire. Mais comme les autorités ne sont visiblement pas dans ce discours, je n’ai pas donné suite.

La figure de Thomas Sankara a-t-elle un rôle à jouer dans le Burkina Faso d’aujourd’hui ?

Thomas Sankara est une sorte de mot-clé dans lequel se reconnaît la jeunesse burkinabè, de l’Afrique en général et même au-delà du continent. Il fait partie des héros révolutionnaires du XXe siècle. Il y a 20 ans, il n’existait peut-être qu’une chanson sur lui. Aujourd’hui, il y en a près d’une centaine. Sa figure est partout, dans le théâtre, la peinture, la sculpture, le cinéma.
En octobre 2014, la population est sortie dans la rue pour chasser Blaise Compaoré du pouvoir, tout en se réclamant de l’idéal de Sankara. Même si, aujourd’hui, la révolution paraît anachronique, on peut toujours se référer à lui. Il lègue des valeurs comme l’intégrité, la dignité, la responsabilité, toutes ces valeurs qui sont bénéfiques pour le Burkina Faso, mais aussi pour la France, la Suisse, le reste du monde...
L’Afrique a quelque chose à dire à travers Thomas Sankara. Avec lui, c’est comme si le continent prenait une place dans le monde. Un peu comme avec Nelson Mandela.

 

Première publication : 25/11/2015

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