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ESPAGNE

Législatives espagnoles : Podemos, entre marxisme et pragmatisme

Le leader de Podemos, Pablo Iglesias, lors d'une conférence de presse le 21 décembre 2015 à Madrid.
Le leader de Podemos, Pablo Iglesias, lors d'une conférence de presse le 21 décembre 2015 à Madrid. Gerard Julien, AFP

Le parti anti-austérité Podemos a sonné le glas du bipartisme en Espagne, en récoltant 20,6 % des voix lors des législatives de dimanche. Une formation de gauche radicale qui, à force de pragmatisme, entend bousculer les codes politiques.

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Avec 69 députés, le parti anticapitaliste Podemos fait son entrée au Parlement espagnol après un score historique aux élections législatives du dimanche 20 décembre. Après moins de deux ans d’existence, l’ascension de ce parti politique né dans le sillage du mouvement des Indignés sonne, selon toute vraisemblance, la fin du bipartisme en Espagne. Lundi 21 décembre, Podemos et les socialistes du PSOE ont annoncé qu'ils voteraient contre l'investiture d'un gouvernement espagnol formé par Mariano Rajoy, au pouvoir depuis 2011. Le Premier ministre sortant, lui, a affirmé dans la soirée qu'il allait "entamer le dialogue" pour tenter de former un gouvernement.

À l’origine de ce séisme politique se trouve le charismatique Pablo Iglesias, 37 ans, dont la vision et la pratique de la politique bousculent les habitudes. Taxé de populisme par ses détracteurs, il a récemment expliqué dans un livre les rouages de la politique via une analyse de la série "Game of Thrones". "Le personnage qui m’émeut le plus, c’est Tyrion Lannister", a expliqué lors d’une émission télévisée cet ancien universitaire, dont le look - bouc et cheveux longs - détonne dans le paysage policé de la politique espagnole. Dans la célèbre série, le personnage en question, un nain rejeté par la famille royale dont il est le benjamin, parvient toujours à se tirer des situations les plus critiques. "[Tyrion] a un humanisme profond, une conscience de classe, une espèce d’amour de la vie et des opprimés […] Mais en même temps, ce n’est pas un idiot que l’honneur mène à la stupidité et à la défaite politique", analyse le leader de gauche.

Pablo Iglesias parle de la série "Game of Thrones" à la TV espagnole

À l’image d’un Tyrion, le chef de file de Podemos "est quelqu’un de pragmatique", indique à France 24 Christophe Barret, historien, auteur de "Podemos, pour une autre Europe"*. "Pablo Iglesias se définit comme marxiste, mais il sait que la radicalité fait peur. Il joue donc le jeu des institutions en se disant qu’il améliorera le système politique par petites touches. Il mise sur l’avenir, et vu que les rangs de Podemos sont constitués de jeunes, l’avenir est long."

Ainsi, Podemos impose des idées de gauche radicale sans les présenter dans leur emballage traditionnel : dans les rangs du parti, l’Internationale ne résonne pas et les drapeaux rouges ne sont pas brandis.

Opposer le peuple et l’élite, pas la gauche et la droite

Pour améliorer l’avenir d’un pays durement touché par la crise économique, Pablo Iglesias mise également sur sa mesure phare : l’inscription des droits sociaux dans la Constitution au même titre que les droits civils et politiques. Le parti propose de rendre inaliénables les droits au logement, à la santé, à l'éducation, mais aussi de reconnaître la "diversité des peuples d'Espagne". Il a par ailleurs insisté sur la nécessité de respecter leur souveraineté en permettant les référendums d'autodétermination.

Une référence directe à la sensible question de l’indépendance de la Catalogne. Si Podemos s'est déclaré pour le maintien de la cette région dans les frontières ibériques, il est le seul parti à avoir proposé une telle consultation, souhaitée par une majorité de Catalans. Dimanche, la formation d’Iglesias est sortie en tête du scrutin dans cette région du nord-est, remportant 12 sièges.

>> À voir sur France 24 : "En Espagne, le chômage n’a pas favorisé l’extrême droite"

Le mouvement, qui se targue d’être anti-austérité et anticorruption, propose par ailleurs des réformes plus radicales : que le président du gouvernement puisse être révoqué à mi-mandat, dans le cas où il ne respecterait pas ses engagements électoraux, et qu’un nouveau système électoral proportionnel soit instauré.

"Ce parti, créé par un groupe d’universitaires, connecte ses réflexions avec les aspirations de la société", explique Christophe Barret, pour qui l’idée de ce mouvement est née avant l'émergence des Indignés en Espagne en 2011. "Les membres de Podemos n’opposent pas la gauche à la droite, mais plutôt le peuple à l’élite. Contrairement à d’autres mouvements de gauche radicale, ils considèrent que le changement viendra du bas de la pyramide plutôt que du sommet et veulent 'déprofessionnaliser' la politique."

"Podemos veut le pouvoir"

La troisième force politique d’Espagne cultive par ailleurs la liberté de choix. Sur les 69 députés élus dimanche sous la bannière Podemos, plus de 10 sont des indépendants alliés au parti d’extrême-gauche. "Des électrons libres", comme les qualifie Christophe Barret.

De fait, Podemos s’ouvre à tous. "Dans la culture des Indignés, on peut aller dans les cercles et les réunions de Podemos, et même voter lors des élections internes, sans être encarté", explique encore Christophe Barret. Podemos va jusqu’à soumettre son programme politique à la validation de ses militants. Ce qui pourrait expliquer quelques-uns des changements survenus dernièrement dans celui-ci, souvent jugé trop timide ou trop général…

En 2014, le parti proposait la nationalisation de certaines compagnies de secteurs clé, comme l’électricité, ou encore le non-remboursement de la dette espagnole. Un an plus tard, ces deux propositions ont disparu. Entre temps, Podemos s’est offert les services du célèbre économiste français Thomas Piketty en la matière.

De même, Pablo Iglesias, qui promettait il y a quelques mois de sortir de l’Otan, semble avoir revu sa position sur la question.

"À l'origine, [Podemos] pensait que, pour glisser le pied dans la porte, il devait être très radical pour se distinguer mais, avec le temps, il est devenu plus modéré pour élargir la base de ses soutiens", souligne Ivan Llamazares, professeur de sciences politiques à l'université de Salamanque, cité par Reuters.

Une stratégie également décortiquée par Christophe Barret : "Podemos veut le pouvoir et il veut donner à la population des gages pour montrer qu’il est en mesure de gouverner [...] Ce parti est en train de nous montrer comment, au XXIe siècle, les révolutionnaires deviennent des réformistes."

*Ouvrage paru en novembre 2015 aux éditions du Cerf.

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