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"Les Chevaliers blancs" : au cœur d'une calamité humanitaire

Vincent Lindon, en "chevalier blanc" de l'humanitaire "néocolonialiste"
Vincent Lindon, en "chevalier blanc" de l'humanitaire "néocolonialiste" Versus Productions

Avec "Les Chevaliers blancs", le Belge Joachim Lafosse raconte de l’intérieur les errements d'une ONG française, largement inspirée de l’Arche de Zoé. Et signe une charge impitoyable contre le "néocolonialisme compassionnel".

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Un groupe de sapeurs-pompiers français improvisés humanitaires monte un faux orphelinat au Tchad dans le but d’"exfiltrer", un mois plus tard, ses futurs pensionnaires promis à l’adoption dans l’Hexagone… Si l’on ne savait pas l’histoire largement inspirée de faits réels, on la trouverait fort peu crédible. Car bien avant d’être la trame du film "Les Chevaliers blancs", cette manigance aussi rocambolesque qu’immorale fut celle d’un retentissant scandale international. 

Rappel de l’affaire : en octobre 2007, les membres d’une association appelée l’Arche de Zoé sont arrêtés sur le tarmac d’un aéroport du désert tchadien alors qu’ils s’apprêtaient à embarquer 103 enfants dans un avion à destination de l’Europe. La suite n’est qu’imbroglio diplomatico-judiciaire : condamnation au Tchad pour "tentative d’enlèvement de mineurs", retour en France, nouveau procès en correctionnel, appel… Ce qui avait choqué à l’époque fut tout autant l’opération que l’arrogance de ceux qui l’avaient montée. Têtes pensantes de l’Arche de Zoé, Éric Breteau et sa compagne Émilie Lelouch incarnaient alors le droit d’ingérence dévoyé, la dérive humanitaire, le "néo-colonialisme compassionnel", comme le décrivit alors le député Noël Mamère.

Vision fantasmée de l'Afrique

Dans "Les Chevaliers blancs", l’ONG s’appelle Move for Kids et ses deux leaders Jacques et Laura (qu’incarnent impeccablement Vincent Lindon et Louise Bourgoin). De fait, l’intérêt du long-métrage de Joachim Lafosse tient en ce qu’il ne se plie pas à une reconstitution stricte du fil des événements tel qu’on pourrait le lire sur une fiche Wikipédia. Il ne s’agit pas d’un film document mais d’une plongée abrupte dans le déroulement de cette calamiteuse expédition, de l'arrivée pleine d'espoir de l'ONG au Tchad à sa pathétique arrestation par les forces armées locales. Point de vue impitoyable tant il s'efforce, non sans un certain sadisme de la part du réalisateur, à démontrer l'amateurisme de ces "sauveurs d'enfants" entretenant une vision fantasmée de l’Afrique.

À aucun moment dans cette affaire, les protagonistes ne feront preuve d'une once de jugeote. Dès le départ pourtant, le peu de viabilité de leur entreprise saute aux yeux : la petite troupe s'est en effet donné 30 jours pour "trouver" au fin fond d’un Tchad en guerre une centaine d'orphelins, comme on partirait en quête d’or. Convaincus d’agir à bon droit, ces pieds nickelés de l’action humanitaire vont, malgré les obstacles (avion en panne, attaques rebelles, orphelins introuvables…), s’obstiner dans leur mission à coups de mensonges, de bakchichs et d’entorses aux consignes de sécurité.

Alors qu’ils se font tancer par un officier de l’ONU qui les a surpris en pleine zone de guerre, ils n’ont à offrir comme excuse que leur statut de pseudo-libérateur. "Nous sommes une ONG, nous sauvons des enfants ! Et nous faisons du super boulot", tente de justifier Laura. On en rit presque tant le film ne fait que démontrer le contraire. Plus dérangeants, ces propos de Jacques qui affirme sans ciller qu’il ne peut garantir à 100 % que les enfants en partance sont de vrais orphelins. Et lorsqu’on lui demande ce qu’il compte faire s’il s’avère que certains d’entre eux ont des parents : "Et bien on les ramènera puisqu'on sait d'où ils viennent…".

Gourous mégalomanes

Le plus troublant est le manque de cynisme de ces humanitaires. Les deux meneurs de l’association ne sont pas des escrocs à proprement parler mais d’irresponsables idéalistes aveuglés par leur sens du devoir. Deux espèces de gourous mégalomanes utilisant la protection des enfants pour flatter leur ego (ils se sont d’ailleurs adjoint les services d'une journaliste pour filmer leurs exploits).

Dans "À perdre la raison", son précédent film, Joachim Lafosse s’était déjà emparé d’un grave sujet de société, en l’occurrence un quintuple infanticide, pour tenter de saisir l’irrationnel - avec les limites que cela pouvait comporter (peut-on vraiment expliquer pareil acte ?). Avec "Les Chevaliers blancs", le cinéaste belge parvient à démontrer les ravages du discours universaliste à l’occidental qui a trop souvent gangréné l’action humanitaire. Une charge sévère contre les illuminés de l’ingérence qui, en pensant faire le bien, finissent par semer le mal.

-"Les Chevaliers blancs", de Joachim Lafosse, avec Vincent Lindon, Louise Bourgoin, Valérie Donzelli, Reda Kateb, Bintou Rimtobaye... 1h51.
 

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