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Le "darknet", le retour du coupable idéal en matière de terrorisme

Brian Klug/Flickr

"Ceux qui nous frappent utilisent le darknet et des messages chiffrés". C’est ce qu’a affirmé mardi Bernard Cazeneuve face à l’Assemblée nationale, en réaction aux attentats qui ont frappé le matin même l’aéroport et une rame de métro de Bruxelles.

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Si l’on interprète bien sa déclaration, le ministre de l’Intérieur fait ici référence aux réseaux privés et anonymes, inaccessibles via les moteurs de recherches dits "classiques", comme Google ou Yahoo. Dépeint depuis quelques années comme un haut-lieu de la cybercriminalité, celui que l’on nomme de façon aléatoire "darknet", en référence à un ensemble de sites cachés, aurait donc permis aux terroristes à l’origine des attentats de Bruxelles de se préparer logistiquement. La petite phrase sonne comme une ritournelle, Bernard Cazeneuve y ayant déjà fait référence par le passé.

Mais comment le ministre de l’Intérieur en est-il arrivé à une telle conclusion, seulement quelques heures après les violentes explosions ? Comme le souligne un article de Numerama, les preuves étayant son affirmation manquent pour l’instant cruellement à l’appel. 

Zone numérique "peu fréquentable"

Certes, le "darknet" (appelons-le ainsi pour le moment) permet de se procurer des armes. Certes, il est possible d’y trouver en quelques secondes un tutoriel pour fabriquer une ceinture d’explosifs. Et il est désormais de notoriété publique que les membres du groupe État Islamique utilisent pour leurs échanges des systèmes de messagerie cryptée tels que Telegram, une application open source largement pointée du doigt après les attentats du 13 novembre.

Forcément, l’Internet anonyme a tout d’un bon coupable lorsqu’il s’agit de comprendre comment des crimes d’une telle ampleur ont pu se préparer dans une si grande discrétion. Et la diffusion, ces dernières années, de reportages brossant le portrait d’un "darknet" équivalent dans la vie réelle aux ruelles les plus sinistres et mal famées du monde, où pullulent pédophiles, trafiquants et drogués en tout genre, n’a fait que contribuer à sa mauvaise réputation.

"Darknet", "deepweb", "Tor" ou la confusion des genres

Régulièrement en ligne de mire, le réseau d’anonymisation Tor résume souvent à lui seul, et à tort, le "darknet". Si un tel amalgame est fait, c’est surtout parce qu’il est l’outil numéro un en matière d’anonymisation des connexions, rassemblant près de deux millions d’utilisateurs dans le monde à ce jour. "Tor n’est en réalité qu’un réseau parmi d’autres, et certainement pas celui que privilégient les terroristes", estime Jean-Philippe Rennard, économiste et informaticien, auteur notamment de "Darknet", à paraître en avril. "J’aurais tendance à dire qu’ils se tournent plutôt vers Freenet, qui leur permet de construire un véritable système de stockage d’informations et de communication. D’ailleurs, quand vous utilisez Tor, votre fournisseur d’accès à Internet le sait, ce qui n’est pas le cas lorsque vous passez par Freenet". 

"Il devrait déjà employer ce mot au pluriel"

"Il faudrait d’abord que les politiques, comme Monsieur Cazeneuve, sachent de quoi ils parlent", se désole de son côté Yannick Chatelain, professeur et spécialiste de la cybercriminalité et de la communauté hacking. "Que veut vraiment dire le ministre de l’Intérieur quand il cite le 'darknet', comme il l’a fait hier à l’Assemblée ?" Parle-t-il en effet vraiment de ces réseaux d’ami-à-ami de toute petite taille et sur lesquels il est possible d’échanger en toute intimité ? "Si c’est le cas, il devrait déjà employer ce mot au pluriel, puisqu’il en existe des tas de différents".

Il faut aussi garder à l’esprit que cet "Internet de l’ombre", si tant est qu’il s’agisse bel et bien de l’outil désigné par Bernard Cazeneuve, n’est pas que ce grand dédale fétide volontiers fréquenté par Daesh et où s’organisent les pires trafics : il est avant tout l’outil qui a permis à certains dissidents chinois de relayer leur idées, aux Printemps Arabes de se mettre en place ou encore à de nombreux journalistes de protéger leurs sources. 

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Peut-être parlait-il plutôt du "deepweb", relatif à tout ce qui est aujourd’hui "invisible" sur le Net, à moins de ne passer par une URL précise. "Je crois surtout que cette déclaration hâtive signifie que l’on traverse une phase d’émotion post-attentats très forte à laquelle se greffe le lobbying des services de renseignements", regrette Yannick Chatelain. 

"On a besoin d’un bouc émissaire"

En réalité, le "darknet" ne désignerait-il pas surtout tout ce que Google n’est pas capable d’intégrer et, par extension, ce que les gouvernements ne sont pas capables de surveiller ? Après tout, on peut légitimement se demander ce que cherche à faire entendre nos dirigeants lorsqu’ils désignent les réseaux d’anonymisation et de chiffrement comme des boulevards pour le terrorisme : les surveiller massivement ? Les interdire ? 

N’oublions pas que la vie privée, même en ligne, est un droit fondamental inscrit dans la Convention européenne des droits de l’Homme. "On nous fait croire que la surveillance de masse stopperait le terrorisme. C’est de la vraie désinformation", s’insurge Jean-Philippe Rennard. Pour Yannick Chatelain, "on a surtout besoin d’un bouc émissaire, de montrer qu’on agit". 

"Le 'darknet' n’existe tout simplement pas"

Jérémie Zimmermann, co-fondateur de la Quadrature du Net, une organisation de défense des droits et des libertés en ligne, va encore plus loin. Pour lui, "le 'darknet' n’existe tout simplement pas". Et ferait brillamment office de fourre-tout sexy et sulfureux pour justifier les manquements des gouvernements. "On devrait d’ailleurs parler d’Internet libre, avant de le qualifier de sombre. L'anti-terrorisme devient carrément un mode de gouvernance, où le mot 'sécurité' est brandi à tout-va."

Le fantasme de l’hypersécurité pour justifier les échecs des gouvernements : la théorie laisse songeur. Et nous conduit forcément à faire le lien avec les polémiques liées à la prolongation de l’état d’urgence. Après tout, le "darknet" est peut-être beaucoup plus lumineux qu’on ne le pense. 

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