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Terrorisme : pourquoi Ankara n'a pas autant compté que Bruxelles

Capture d'écran

Après les attentats qui ont frappé Bruxelles ce mardi 22 mars, les réactions en soutien à la Belgique n’ont pas tardé à s’accumuler dans les médias.

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Partout dans le monde, des monuments se sont éclairés aux couleurs du plat pays pendant que les hommages d’internautes inondaient toujours les réseaux sociaux dans la soirée.

Quelques voix pourtant se sont élevées pour noter la différence de traitement accordé aux attaques terroristes de ces derniers mois. 

La Belgique est un vrai pays, la Turquie "une destination de vacances"

"Il y a un malaise à voir la toile entière partager le dessin de Plantu montrant la France solidaire avec la Belgique. Où était notre dessin pour ceux qui sont morts en Turquie à cause des terroristes ? Pourquoi, à Downing Street (Londres), aucun drapeau turc n’a-t-il été déployé ?", s’interroge Yasmin Ahmed dans les colonnes de The Independent.

Y-aurait-t-il des frontières à notre solidarité ?

Et la journaliste de lister : "La semaine dernière en Turquie, trois personnes sont mortes et 36 ont été blessés. Le 28 février, 28 sont mortes et 60 ont été blessées. En janvier, deux attaques ont fait 18 morts et 53 blessés. En 2015, plusieurs attaques ont fait un total de 141 morts et 910 blessés". 

"Certes, le poids d’une attaque terroriste ne se mesure pas au nombre de victimes. Chaque vie volée est une atteinte à l’humanité. Mais la comparaison est symbolique : il y a eu énormément de morts en Turquie, mais l’Europe est restée quasi muette", regrette-t-elle. Alors, y-aurait-t-il des frontières à notre solidarité ?

En rouge, "M**** quelle tragédie !"; en jaune, "Arf c'est triste..."; en vert, "Eh bien... c'est la vie"; en bleu "Euh attendez, il se trouve où, ce pays ?"; en marron "On s'en fout".

Bien entendu, il ne s'agit pas de remettre en question les marques de soutien affichées pour la Belgique. Les vagues d’émotion qui suivent les attentats sont des réactions collectives, saines et naturelles. Elles sont d’ailleurs souvent l’occasion de s’interroger sur nos valeurs et sur ce qui nous lie. Mais que penser de la géométrie variable de celles-ci ?

VOIR AUSSI : Attentats : comment Internet a changé la temporalité des crises

Il faut croire que "la Turquie est un lieu exotique, une destination de vacances… mais pas un endroit qui suscite tant d’empathie" - pour reprendre les mots de Yasmin Ahmed - de la part des Occidentaux. Or, cette vision binaire du monde est préjudiciable.

"Notre indifférence et notre suspicion face à l’Islam nourrissent la colère des organisations terroristes comme l’EI", analyse la journaliste. "Si vous souhaitez réellement enrayer le terrorisme, n’essayez pas de blâmer la communauté musulmane toute entière… L’effet sera contraire."

Après le fameux dessin de Plantu, représentant la France en train de consoler la Belgique, un remake a été mis en ligne sur Twitter. Dans cette nouvelle version, un troisième personnage, représentant la Turquie, cherche à se joindre à la France et à la Belgique pour partager sa tristesse avec les deux pays.

 

L'argument polémique du "choc des civilisations"

On se souvient, en novembre dernier, des réactions qui ont suivi les attaques de Paris : les "Je suis en terrasse", les appels à prendre l’apéro ou encore ce commentaire d'une lectrice du New York Times qui décrivait la France comme le pays des "belles femmes en robes courtes souriant librement dans la rue".

L’ennemi des terroristes était-il vraiment le "French way of life" ?

Très relayées, ces réponses au terrorisme et invitations à aller trinquer ont parfois été reçues avec un brin de malaise. L’ennemi des terroristes était-il vraiment le “French way of life” ? Qu’en était-il de la politique internationale française, du pouvoir de recrutement des organisations terroristes, de la question des banlieues ?

Aujourd’hui, c’est un édito de Libération qui en gêne certains. "Ils agressent le califat des droits de l’Homme : l’Europe politique", y écrit Laurent Joffrin, qui parle dans le même texte de "Bruxelles la bigarrée, la cosmopolite [...] Bruxelles l’imaginaire, comme un tableau de Magritte".

"Les droits de l’homme à deux vitesses…" souffle un autre internaute. Le travers craint est le suivant : à n’envisager les attaques terroristes que sous l’angle de l’affront à une civilisation, on prend le risque de faire du terrorisme l’expression de la civilisation opposée - celle du peuple "non-éclairé", "barbare"… car non-occidental.

Pas de Safety Check pour tout le monde

Pour ne rien arranger aux crispations, la géométrie variable ne concerne pas seulement les réactions mais aussi le Safety Check de Facebook.

La solidarité pour un peuple aura toujours un goût d’amertume pour un autre, délaissé

Créé à l’origine pour les catastrophes naturelles, le Safety Check a été déployé pour la première fois pour une attaque terroriste le soir des attentats du 13 novembre. La veille pourtant, le Liban vivait l’attaque la plus meurtrière de son histoire depuis 1990 (44 morts). Les internautes n’avaient pas manqué alors de faire remarquer cette malheureuse différence de traitement, ce à quoi Mark Zuckerberg avait réagi en promettant que le dispositif serait activé “pour plus de catastrophes humaines”.

VOIR AUSSI : Attentats de Bruxelles : Facebook active enfin le Safety Check

En effet, peu de temps après les attaques de Paris, Facebook avait lancé le Safety Check à la suite d’un attentat suicide au Nigeria (32 morts). En revanche, le dispositif n’a pas été renouvelé au Mali deux jours plus tard, ni pour la Côte d’Ivoire le 13 mars. 

Pour des raisons que l’on peut facilement comprendre, la solidarité pour un peuple aura toujours un goût d’amertume pour un autre, délaissé. Google et plusieurs opérateurs mobiles ont veillé à ne pas faire cette erreur, en ouvrant leurs appels gratuitement vers la Belgique mais aussi vers la Turquie.

La dure loi du "mort kilométrique"

Au fond, comment expliquer qu’un attentat à Paris ou Bruxelles puisse arracher aux Européens des larmes qu’ils n’auraient peut-être pas versées pour Beyrouth ou Ankara ? La réponse se trouve dans un des premiers cours que l’on donne aux étudiants en première année de journalisme. C’est le principe du "mort kilométrique" : un mort qui habite près du lecteur le touchera toujours plus qu’un grand nombre de morts dans un pays lointain.

Cette notion fait partie des "lois de proximité", au nombre de quatre : géographique, temporelle, affective, sociale/professionnelle. C'est peut-être là que se trouve tout l'enjeu de la solidarité internationale : s'il est "humain" d'être spontanément plus touché par un événement dont on est proche géographiquement, il sera d'autant plus urgemment "humain" de dépasser cette échelle pour ne surtout pas créer de hiérarchisation des victimes.

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