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Accord UE-Ankara : les renvois de migrants de Grèce vers la Turquie ont commencé

Des migrants renvoyés en Turquie depuis l'île de Lesbos, le 4 avril 2016.
Des migrants renvoyés en Turquie depuis l'île de Lesbos, le 4 avril 2016. Aris Messinis, AFP

Plus d'une centaine de migrants ont été renvoyés de Grèce vers la Turquie, en vertu de l'accord entre l'UE et la Turquie, critiqué par les défenseurs des droits de l'Homme et visant à endiguer le flux migratoire en Europe.

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de notre envoyée spéciale à Lesbos, en Grèce

Ces hommes sont repartis comme ils sont arrivés : sans bruit, ni fracas. Les deux navires turcs - le Nazli Jale et le Turyol - ont quitté le port de Lesbos sous les premières lueurs du soleil, aux environs de 7 heures du matin, pour rejoindre la ville de Dikili en Turquie. Les migrants n'ont pas bronché, pas reculé. Avec un maigre bagage sur le dos, ils sont repartis sur cette mer qu'ils avaient traversée à leurs risques et périls quelques semaines plus tôt. Drôle de chassé-croisé pourtant : deux pneumantiques escortés par les garde-côtes grecs, transportant chacun plus de 50 personnes, sont arrivés ce matin sur l'île grecque.

Jusqu’à présent, le nombre de migrants et réfugiés renvoyés vers la Turquie n'est pas clair. Frontex parle de 131 hommes, les autorités turques de 138, la police grecque de 136 - dont 124 Pakistanais, 4 Sri Lankais, 2 Indiens, 3 Bangladeshis, 1 Irakien et 2 Syriens. Au moment du départ, chaque personne a été escortée par un policier, comme requis par le dispositif Frontex, l'UE ayant envoyé durant le week-end des forces pour encadrer l'opération.

Mariala, 48 ans, bénévole sur l'île depuis 5 mois : "Il ne s'agit pas de marchandises qu'on exporte d'un pays à l'autre mais d'êtres humains!"
Mariala, 48 ans, bénévole sur l'île depuis 5 mois : "Il ne s'agit pas de marchandises qu'on exporte d'un pays à l'autre mais d'êtres humains!" Sarah Leduc

La France a également prévu l'envoi de 200 CRS, policiers et gendarmes. Ces premières expulsions marquent l'entrée en vigueur de l'accord UE-Ankara signé le 18 mars dernier. Au total, ils devraient être 750 réfugiés et migrants à suivre le même trajet dans les deux prochains jours, selon les médias grecs.

Visant à endiguer le flux de migrants dans l’UE qui a vu arriver plus d'un million de personnes l'an dernier, et 150 000 en Grèce cette année, l'accord prévoit que pour chaque Syrien renvoyé, un autre Syrien en Turquie sera accueilli dans un pays de l’Union européenne, dans une limite de 72 000 personnes. Un premier groupe de 35 Syriens doit arriver à Hanovre, dans le nord de l'Allemagne, a annoncé le 3 avril le ministère de l'Intérieur allemand. Quelques dizaines sont également attendus lundi en France, en Finlande et au Portugal.

"Les départs se sont passés dans le calme, avec des mesures de sécurité draconiennes, sans manifestation."

Fugitif

Sham, lui, a réussi passer entre les mailles du filet. Ce Pakistanais de 19 ans s'est échappé il y a quelques jours du centre de rétention de Moria, où sont enfermées entre 2 800 et 2 900 personnes selon les sources. Tel un oiseau qu'on ne peut retenir en cage, il avait pris l'habitude, depuis la fermeture du camp le 20 mars, de se glisser sous le grillage tous les matins pour rentrer dans sa prison le soir. Mais il y a trois jours, il a embarqué son frère et ses affaires, avec la ferme intention de ne plus jamais y retourner. "Ils ne m'attraperont pas"; répète Sham comme un mantra.

Dans la nuit du 3 au 4 avril, juste avant que les six bus ne viennent chercher dans le camp de Moria les hommes à expulser aux environs de 3 heures du matin, la police a effectué une fouille dans l'ancien camp humanitaire "Better days of Moria". Ils y ont récupéré quatre fugitifs. Sham avait pris ses précautions et changé de cachette. L'illégalité lui fait moins peur qu’un renvoi vers laTurquie. "La Turquie n'est pas sûre pour moi, je peux être torturé ou enlevé", redoute-t-il. "Si on m'emmène en Turquie, je n'aurais pas d'autre choix que de rentrer chez moi, je n'ai plus d'argent, je ne peux plus payer les passeurs", poursuit le jeune homme.

Originaire du Penjab, Sham a déposé une demande d'asile pour la Grèce qui n'a pas encore été traitée. L'accord prévoyant un examen individuel de chaque cas, auquel il n'a pas encore eu droit, il dispose d’encore un peu de temps. Mais Sham ne fait plus confiance à l'administration. Le parcours pour déposer sa demande d'asile a été chaotique. Arrivé le 28 février à Lesbos, Sham affirme qu'on ne lui a pas laissé déposer sa demande d'asile à temps, à savoir avant le 20 mars à minuit."J'ai fait la queue trois jours d'affilée pour déposer ma demande mais je n'ai jamais pu le faire. Il y avait trop de monde. Et quand j'ai insisté, les agents m'ont menacé et m'ont empêché de me représenter. À force, il était trop tard."

Une volontaire manifestant au port de Lesbos tient une pancarte "Nous sommes tous des réfugiés"
Une volontaire manifestant au port de Lesbos tient une pancarte "Nous sommes tous des réfugiés" Sarah Leduc

Des rumeurs circulent, disant que les hommes expulsés le 4 avril au matin auraient donné leur accord à leur transfert. Ils n'auraient pas voulu demander l'asile. Mais pour Ayesha Keller, volontaire britannique à "Better days for Mora", ceci est impensable. "Ils n'ont pas déposé de demande d'asile parce qu'ils avaient peur que ce soit un piège. On les a piégés tellement de fois. Les migrants pakistanais ne font pas confiance au traducteur du HCR parce qu'il est envoyé par le gouvernement qu'ils fuient. Il est inconcevable qu'ils aient refusé l'asile", insiste-t-elle. Selon les médias turcs, tous les migrants restant à Moria ont exprimé lundi leur volonté de déposer l'asile, ce qui bloquerait la suite du processus, et ferait de l'ensemble de cette opération un véritable fiasco.

"No border, no nation, stop deportation"

Pour les défenseurs des droits de l'homme, cette opération est avant tout une honte. Quelques dizaines de personnes - majoritairement des volontaires grecs et étrangers - ont manifesté sur le port de Lesbos lundi vers 8 heures du matin, peu après le départ des bateaux. "No border, no nation, stop deportation", criaient-ils dans un mégaphone. Sur les affiches qu'ils tiennent à bout de bras, on peut lire des slogans humanistes : "One world" (un monde), "la Terre n'a pas de frontières", "Nous sommes tous réfugiés" ou encore "Honte à l'Europe".

"C'est la page la plus sombre de la crise des réfugiés, je n'ai pas vécu de pire moment", déplore Efi Latsoudi, une habitante de Lesbos qui vient en aide aux migrants depuis plusieurs mois. "Depuis le début, je me suis battue pour défendre leur droits. Maintenant, on les ramène dans un pays qui n'est pas sécure pour eux. On ne veut pas de cette Europe de la déportation", rage-t-elle. Perchée sur un bitte de béton, Mariala, une Néérlandaise de 48 ans installée depuis cinq mois à Lesbos, tient une pancarte "One world" à bout de bras. "Il ne s'agit pas de marchandises qu'on échange. On parle d'êtres humains! Il est impossible de valider cet accord", déclare-t-elle, "C'est une honte pour l'Europe."

>> À lire sur France 24 : "À Lesbos, les migrants détenus à Moria redoutent leur déportation en Turquie"

 

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