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Au Burundi, les blogueurs de Yaga veulent "prendre le relais des médias"

Dacia, Alain et Armel ont créé le collectif de blogueurs Yaga en février 2015, aujourd'hui ils sont 70 dans tout le pays à y participer.
Dacia, Alain et Armel ont créé le collectif de blogueurs Yaga en février 2015, aujourd'hui ils sont 70 dans tout le pays à y participer. Mehdi Chebil, France 24

Depuis un an, le Burundi est plongé dans une grave crise politique. La mise au pas de plusieurs grands médias n'a pas arrangé la situation. Dans ce contexte, la plateforme de blogging Yaga tente de créer un espace de libre expression.

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"On publie tout, tant que c’est bien écrit et bien argumenté." La liberté d’écriture que permet le blogging est précieuse pour Dacia, Alain et Armel. Pour ces trois auteurs, le Burundi ne dispose pas assez d’espaces d’expression pour les jeunes. En février 2015, alors que le bruit d’un troisième mandat de Pierre Nkurunziza court déjà parmi la population, ils créent Yaga ("Raconter" en kirundi), un collectif de blogueurs censé permettre à la jeunesse de s’exprimer sur les sujets qui les concernent et que les médias traditionnels ne traitent pas, ou trop peu.

Journalistes de formation, Dacia, 27 ans, et Armel, 29 ans, travaillaient tous deux pour le journal Iwacu, avant de se lancer dans Yaga. Tous deux racontent qu’ils souffraient de ne pouvoir exprimer leur opinion personnelle. "Je mettais des commentaires personnels dans mes articles et je me faisais taper sur les doigts", se souvient Dacia. Armel, lui, traitait principalement de sujets politiques à Iwacu mais il explique que sa "soif de s’exprimer n’était pas assouvie".

Alain, 27 ans, les a rejoints parce qu’il voulait créer un espace où les gens puissent lire ses histoires. Poète et slameur à ses heures perdues, il a commencé à écrire en racontant "de petites histoires sur Bujumbura", la capitale du Burundi.

Sept cents morts

Mehdi Chebil, France 24

La grande histoire a vite rattrapé les petites histoires d’Alain. Le 26 avril 2015, au lendemain de l’annonce officielle de la candidature de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat, alors que la Constitution de 2005 le lui interdisait, le Burundi plonge dans sa plus grave crise politique depuis la fin de la guerre civile en 2000. Selon la Fédération internationale des droits de l'Homme, les violences auraient déjà fait environ 700 morts, auxquels s'ajoutent entre 600 et 800 disparus.

Les blogueurs de Yaga lancent alors la campagne "Je suis Arusha", qui appelle à respecter les accords signés en Tanzanie en août 2000 et qui ont mis fin à la guerre civile. C’est en vertu de ces accords que la Constitution de 2005 a été promulguée.

"On a appris combien écrire implique une grande responsabilité"

L’engagement de ces jeunes Burundais ne plaît pas au gouvernement. Rapidement, les intimidations et les menaces à leur encontre se multiplient. Fin mai, Dacia, Alain et Armel décident, pour leur sécurité, de s’exiler en Ouganda. "C’était vraiment un moment chaud. On était au début de la crise et il y avait beaucoup d’arrestations", se souvient Dacia.

>> À voir sur France 24 : "Exclusif : Enquête sur les accusations d’exécutions sommaires au Burundi"

Lorsqu’elle évoque cet épisode, la jeune femme aux longs cheveux tressés et teints en pourpre confie s’être beaucoup inquiétée pour sa famille restée au Burundi. Pour les trois blogueurs, ce fut également une prise de conscience. "Cela nous a appris combien écrire impliquait une grande responsabilité. Maintenant, on pèse plus qu’avant le poids des mots", assure Armel.

Aujourd’hui, les fondateurs de Yaga avouent être plus prudents dans leurs écrits. Et surtout, pour ne pas être taxés de faire campagne contre Pierre Nkurunziza, ils ont invité des jeunes qui soutiennent le parti au pouvoir à rejoindre leur équipe.

Alain (g) et Armel (d) sont chargés de la relecture des articles publiés sur Yaga. Mehdi Chebil, France 24

Pour Dacia, Alain et Armel, cette ouverture à des opinions différentes fait partie de l’ADN de Yaga. "Parmi les blogueurs il y a des jeunes de l’opposition comme des jeunes pro-pouvoir. On publie les articles de chacun, tant qu’ils sont bien argumentés", explique Alain, qui rêve de voir la culture du dialogue prendre de l’ampleur au sein de la société burundaise. "L’esprit même de Yaga est de ne pas être d’accord mais de garder un esprit fraternel", ajoute le jeune auteur.

Un état d’esprit nécessaire, alors que le spectre de violences ethniques flotte à nouveau sur le pays. "Avec cette crise, beaucoup d’amitiés se sont brisées, raconte Dacia. Désormais, il y a une grande méfiance dans la population. Sur les réseaux sociaux, des jeunes qui la veille buvaient une bière ensemble se mettent à s’insulter parce qu’ils ne sont pas d’accord".

"Le Burundi était un exemple de liberté d’expression avant la crise"

C’est notamment pour cette raison que, dans la rubrique politique de Yaga, les articles qui traitent de sujets importants sont signés de pseudos. Une précaution devenue nécessaire après les vagues d’arrestations arbitraires qui ont suivi l’annonce de la candidature de Pierre Nkurunziza en avril 2015.

"Dans la région, le Burundi était un exemple en termes de liberté d’expression avant la crise, maintenant les gens ont peur de s’exprimer parce que l’on peut être arrêté à tout moment", déplore Alain. Au sein de Yaga, Armel et lui sont chargés de la relecture des articles des 70 blogueurs qui composent aujourd’hui le collectif. La situation actuelle les oblige à redoubler de vigilance : "Si une phrase d’un article contient une information que l’on ne peut pas démontrer, on l’enlève".

Grâce à cette rigueur, les blogueurs ont assis leur réputation. Selon l’ONG néerlandaise RNW media, qui les soutient, "11 % des utilisateurs d’Internet au Burundi [ont] lu Yaga en 2015".

Pour les trois jeunes fondateurs, ce succès s’explique aussi par la fermeture en avril 2015 de plusieurs médias, dont les très populaires RPA (Radio publique africaine), Bonesha FM et radio Isanganiro. "Pendant des mois, ça a été le ‘black-out’ total, à ce moment-là on a pris le relais des médias", raconte Armel.

Bonesha FM et radio Isanganiro ont été autorisées à émettre de nouveau le 20 février dernier mais à condition de signer au préalable un "acte d’engagement" leur imposant de fournir une information "équilibrée et objective" et de ne pas "nuire à la sécurité du pays". D’après les trois blogueurs, les programmes de ces radios ont bien changé depuis que leur est imposée cette censure déguisée.

Devenue d’autant plus incontournable, Yaga a eu ces derniers mois plusieurs fois l’occasion de prouver son sérieux. "On a essayé de nous piéger", se souvient Armel qui raconte, amusé, les faux témoignages qu’on lui a envoyés, puis ses coups de fils sans réponse lorsqu’il a voulu vérifier les informations qu’on lui donnait. Un vieux réflexe de journaliste.
 

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