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Les fascinantes maquettes de Frances Glessner Lee, la femme qui inspira "Les Experts"

Fred Travert/Mashable

Avec ses reconstitutions en miniature de scènes de crimes, cette Américaine a révolutionné les méthodes des enquêteurs dans les années 1950. Observer d'abord, toucher après : telle aurait pu être sa devise.

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On apprendra à le connaître progressivement sous le nom de "Tueur aux maquettes". Pour moi, il restera incontestablement le meilleur serial killer de la série "Les Experts". Avec ses reconstitutions miniatures des crimes qu’il s’apprête à commettre, envoyées par colis quelques heures avant au chef de la section des enquêtes scientifiques Gil Grissom, il aura d’ailleurs égayé pas mal de mes dimanches soir passés devant TF1.

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Mais ce tueur génial n’est pas sorti tout droit de l’imagination des scénaristes de la série. Non, pour ce personnage de psychopathe méticuleux et très habile de ses mains, ces derniers se sont inspirés des travaux d’une femme, Frances Glessner Lee. Totalement inconnue du grand public, elle ne l’est certainement pas pour les membres de la police scientifique du monde entier.

Pour ma part, j’ai découvert son existence totalement par hasard, en préparant un voyage sur la côte est des États-Unis ; moi qui voulait voir des choses inhabituelles, je n’ai pas été déçue quand je me suis retrouvée face à ces étranges maisons de poupées conservées comme des reliques au Centre de médecine légiste du Maryland, à Baltimore.  

Passion étouffée

Née en 1878 dans une très riche famille de Chicago, Frances – ou Fanny, de son prénom d’usage – est ce que l’on pourrait appeler une féministe de la première heure, elle qui se battra toute vie pour mener une vie de femme indépendante, libre de s’adonner à sa passion pour les énigmes criminelles.

Elle donnera d’ailleurs son nom à la bibliothèque de médecine légale qu’elle créera à l’université de Harvard

N’ayant jamais pu faire les grandes études dont elle rêvait, contrainte par un père qui considérait qu’une "dame n’avait pas à aller à l’école", cette fan de Sherlock Holmes regrettera amèrement les longues et mornes séances de couture, de broderie ou de peinture auxquelles elle sera forcée toute sa jeunesse.Se devant donc de renoncer à sa carrière de médecin tant fantasmée, elle se mariera à l’âge de 20 ans avec un "homme du monde", avocat et professeur à l’Université de Nothwestern. Avant de divorcer, seize ans d’union et trois enfants plus tard, sous le regard offusqué de la bourgeoisie américaine de la côte Est.

Ce n’est qu’une fois ses deux parents et son frère enterrés, à la fin des années 1930, que Frances peut véritablement prendre son envol. Elle commence alors à s’intéresser à la criminologie, sous l’influence de George Burgess Magrath, un médecin légiste de Boston à qui elle rendra hommage toute sa vie. Elle donnera d’ailleurs son nom à la bibliothèque de médecine légale qu’elle créera à l’université de Harvard, des années plus tard.

Pionnière de "la scène de crime"

Pour Frances, les policiers et les coroners (du nom que l’on donne aux enquêteurs criminels dans les pays anglo-saxons) n’appliquent pas les bonnes méthodes sur les scènes de crime. Parfois même, ils contaminent les preuves et réduisent à néant toute chance de résoudre leurs enquêtes. À force de travail, elle finira par rejoindre, bien que sur le tard, une prestigieuse université et à rattraper à sa manière le temps perdu. En 1931, elle fait un don qui permet la création d'une chaire de criminalistique à l'Université de Harvard et celle du premier département de médecine légale aux États-Unis. 

Tout cela, c’est un homme nommé Bruce Goldfarb qui me l’a raconté. Bruce est le porte-parole du Centre de médecine légale du Maryland. Quand je lui ai dit que j’étais journaliste et que je m’intéressais aux travaux de Frances Glessner Lee, il m’a tout de suite proposé d’aller jeter un œil à ses incroyables maquettes. N’étant de passage dans la ville qu’une journée, il a même fait le déplacement jusqu’au bâtiment un jour férié pour m’ouvrir les portes de la toute petite salle verrouillée et plongée dans le noir la plupart du temps.

Bruce connaît Frances Glessner Lee comme s’il avait vécu des années à ses côtés. Chose impossible, puisqu’elle est décédée en 1962, à l’âge de 83 ans. Mais en tant que "gardien" des "Nutshells" (littéralement, les "coquilles de noix"), comme sont surnommées les reconstitutions miniatures de Glessner, elle lui est devenue intime.

L'art du détail poussé à l'extrême

Au sujet des maquettes justement, Bruce est intarissable. Il les connaît par cœur. Frances en fabriquera vingt au total, toutes conservées aujourd’hui derrière des vitrines, dans cette petite pièce d’un building moderne de Baltimore. Elle dépensera d'ailleurs plusieurs milliers de dollars pour fabriquer chacune d’entre elles, s’attachant à reproduire à l’identique, et en miniature, de vraies scènes de crimes des années 1940 et 1950.

Bruce me parle de son sens du détail comme d’une quasi-pathologie

Bruce me parle de son sens du détail comme d’une quasi-pathologie : toutes les minuscules ampoules fonctionnent grâce à un réseau électrique miniaturisé, les tissus utilisés pour les rideaux ou les robes des victimes (ou plutôt des poupées) sont les mêmes que dans la réalité, et même sur les tout petits journaux sont imprimés, en caractères presque invisibles, des véritables articles publiés le jour du meurtre.

Pourquoi a-t-elle choisi ces crimes plus que d’autres ? Parce qu’ils sont complexes, et qu’elle a pu se rendre en personne sur les lieux juste après les homicides, obsédée à l’idée de former les détectives de demain à l’art juste de l’observation et de l’analyse. Car Frances n’a pas accompli toutes ces longues heures de travail pour son unique plaisir. Non, fabriquer avant tout des outils pédagogiques, tel était son but. Face aux maquettes, ses élèves doivent collecter les preuves et tenter de déterminer le mobile du tueur, si cela est possible, par le seul travail de l’esprit. Car parfois, une autopsie est nécessaire pour faire toute la lumière sur l’affaire, quand il ne s’agit pas non plus d’un suicide.

Aujourd’hui, étudiants et flics continuent de s’adonner à l’exercice. Lors de séminaires annuels, ils ont droit à 90 minutes devant chaque maison de poupée pour fournir leurs conclusions. Je me suis prêtée à l’exercice et pour être honnête, je n’ai pas eu la moindre idée de ce qu’il avait bien pu arriver à tous ces pauvres gens.  

Ce n’est pas faute d’avoir demandé à Bruce des indices, mais hors de question pour lui de divulguer quoi que ce soit. "Frances n’aurait jamais voulu", m’a-t-il arrêtée en souriant. J'ai fini par me dire, devant une maquette où la victime a terminé carbonisée dans sa grange : "Que se seraient dit Grisom des 'Experts' ?"

Quelque chose à ajouter ? Dites-le en commentaire. 

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