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Huit femmes politiques brisent la loi du silence et accusent Denis Baupin

Accusé de harcèlement et agressions sexuels, le vice-président de l'Assemblée nationale Denis Baupin a démissionné.
Accusé de harcèlement et agressions sexuels, le vice-président de l'Assemblée nationale Denis Baupin a démissionné. Facebook de Denis Baupin

Le député écologiste Denis Baupin est accusé de harcèlement et d'agression sexuels par 8 femmes de sa mouvance politique. Le fait qu'elles aient décidé de rompre la loi du silence est un tournant pour les mœurs politiques françaises.

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Elles sont huit femmes. Toutes – militantes, élues, parfois députées de la mouvance EELV (Europe Ecologie Les Verts) – affirment avoir été victimes de harcèlement et même d'agressions sexuelles de la part d'un homme politique de premier plan : Denis Baupin, député écologiste (il a récemment quitté le parti EELV) qui était jusqu'à ce matin- et l'annonce de sa démission "pour assurer sa défense"- vice président de l'Assemblée nationale. Les faits remontent à plus de trois ans et sont donc pénalement prescrits.

VOIR AUSSI : Accusé d'agressions et de harcèlement sexuels, Denis Baupin démissionne de la vice-présidence de l'Assemblée

Les témoignages de ces 8 femmes se recoupent de façon spectaculaire. Presque toutes disent avoir renoncé à porter plainte : parce qu'elles éprouvaient une sourde culpabilité, parce qu'elles souhaitaient préserver le parti et la compagne de Denis Baupin (Emmanuelle Cosse, qui a été secrétaire nationale d'EELV) ou encore, pour les plus jeunes, parce qu'elles craignaient pour leur job puisque Denis Baupin aurait pu tirer un trait sur leur carrière politique naissante ou les licencier.

La photo qui met le feu aux poudres

Et puis, la prétention du harceleur présumé à incarner la lutte contre les violences faites aux femmes, ou à incarner le combat feministe, leur ont donné envie de vomir.

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Elles ont alors décidé de "balancer", espérant en finir avec l'hypocrisie et les faux-semblants.

VOIR AUSSI : Le passé féministe de Denis Baupin

Denis Baupin a démissionné de son poste de vice président de l'Assemblée, mais pour autant, nie tout en bloc. Opportunisme ou cynisme, le communiqué publié par son avocat prend soin de rappeler que les faits sont prescrits. C'est exact mais quand même plutôt curieux comme système de défense pour une personnalité publique qui devrait surtout être attachée à préserver sa réputation. Mais passons...

De toute façon, la justice ne sera pas appelée à se prononcer. Ce sera la parole de l'agresseur présumé contre celle de la victime. Ce qui rend un peu cyniques les remarques de certains hommes politiques, qui disent attendre que la chose soit jugée.

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Sauf qu'ici, elles sont huit, élues ou militantes politiques. Difficile d'envisager un complot de ces huit femmes pour causer du tort à Denis Baupin. D'autant plus lorsque l'on sait que les comportements de "mâles politiques dominants" sont malheureusement loin d'être des cas isolés.

DSK, Georges Tron...

Nous avons eu Dominique Strauss-Khan et il avait fallu attendre l'affaire du Sofitel pour que les langues se délient sur les "techniques" de harcèlement d'un homme jusque-là dépeint comme un dragueur compulsif, voir un "Don Juan". Nous avons eu l'ancien ministre Georges Tron, mais son fétichisme des pieds avait surtout alimenté les sketches des humoristes, jusqu'à ce qu'il finisse (quand même) par être renvoyé devant les Assises. Le scandale ne l'aura pas empêché d'être réelu maire puis conseiller départemental de l'Essonne. Il avait hurlé au complot lepeniste.

Le "paternalisme lubrique" des "mecs lourds"

Au-delà de ces cas, il y a eu surtout, moins remarquée mais encore plus révélatrice d'un phénomène politique, une tribune de plusieurs femmes journalistes politiques parue dans Libération il y a un an. Elles y décrivaient la difficulté d'établir des relations professionnelles saines avec certains hommes politiques, avec lesquels elles sont tenues d'entretenir des relations personnelles. Cela allait de la drague un peu lourdingue aux remarques sexistes caractérisées, voire au chantage à peine déguisé du type "pas d'apéro, pas d'info". Ce que Natacha Henry a appelé "le paternalisme lubrique" des "mecs lourds".

Entendons-nous bien. La séduction est omniprésente dans le monde politique dans lequel les hommes plutôt mûrs sont encore surreprésentés. Elle existe particulièrement dans les relations entre femmes journalistes et hommes politiques. Françoise Giroud, qui n'en était pas moins féministe, en avait conçu un système efficace de chasse aux infos en envoyant sur le terrain quelques congénères qui n'avaient pas que le charme de leur intelligence. Rien n'empêche non plus un homme politique de "tenter sa chance" avec une journaliste qui s'intéresse d'abord à lui pour des raisons professionnelles. Le premier personnage de l'État a montré que ces choses là étaient possibles et plus d'une ont succombé sans violence ni contrainte.

Mais certains ne semblent pas considérer le "non" comme une réponse valable. Lorsque l'on parle comme ici de dizaines, de centaines de textos suggestifs voire carrément pornographiques, le paysage n'est d'ailleurs plus le même.

L'union fait la force

Bien sûr, les femmes journalistes sont assez grandes pour se défendre. Sauf que ce genre de "malentendus" peut-être autant considéré comme un risque minime du métier (se brouiller avec une source parce qu'on a pas voulu coucher) que comme la raison d'un licenciement. La politique n'est pas le seul milieu concerné. De façon générale, la vie de bureau est pleine de ces histoires de "promotion canapé" acceptées de plus ou moins bonne grâce.

Mais l'affaire Baupin a ceci d'exceptionnel que huit femmes ont décidé de parler ensemble (l'union fait la force) suggérant qu'il y a encore quelques risques professionels à s'exprimer sur le sujet. Le risque par exemple de passer pour une "chieuse", voire une fille dangereuse, un peu trop à cheval sur les conventions et qui pourrait attirer des "problèmes".

Tout le monde savait, mais tout le monde s'est tu

Autre originalité à noter : cette affaire a pour cadre le parti politique sans doute le plus à cheval sur le féminisme et la parité (jusqu'à avoir eu deux co-présidents de groupe parlementaire). Pourtant, la député Isabelle Attard dit avoir été dans l'obligation de renoncer à toute relation de travail avec Denis Baupin en raison de ses avances insistantes. Moralité – et petit rappel à destination des hypocrites : un homme et une femme autour d'un bureau, ça n'est de la parité que s'il y a respect mutuel. 

Ces particularités des écolos n'ont pas empêché des comportements de prédateur sexuel d'y être tolérés des années durant. Car, comme à propos de DSK, à peine le scandale est-il révélé que l'on entend que dans le "microcosme" il s'agissait d'un secret de polichinelle. À peine si certains, comme l'ancien député socialiste de Paris Pierre Shapira, se sont permis un sous-entendu lorsque le "mis en cause" poussait le bouchon trop loin :

Secret de polichinelle

Résumons : tout le monde ou presque était au courant et tout le monde s'est tu, ce qui avait de quoi conforter les victimes dans l'idée qu'elles feraient mieux de la fermer elles aussi. Une autre façon de voir les choses consiste à rappeler qu'un certain nombre de responsables du parti portent donc une responsabilité dans le fait que la situation ait perduré.

Les signataires de la tribune des femmes journalistes disent qu'elles ont été déçues de voir que l'affaire DSK n'a rien changé. La politique est un monde clos qui protège particulièrement bien ses intérêts et ses petits secrets. Les premières réactions gênées des porte-paroles de l'opposition sont très révélatrices. Ainsi le pourtant très jeune Guillaume Larrivé, porte-parole des Républicains. Celui-là même qui avait dénoncé les ravages du cannabis chez les participants de "Nuit debout", s'est refusé à porter le moindre jugement sur l'affaire Baupin.

D'autres, heureusement, comme le maire de Grenoble Eric Piolle (de sensibilité écologiste) ont l'air de croire aux vertus d'une opération "vérité" :

Qui sait ? À l'abri de la prescription, Denis Baupin peut faire le dos rond et espérer qu'on l'oublie. Il "ne fait l'objet d'aucune poursuite judiciaire". Pire : il menace même de saisir les "juridictions compétentes", comprendre : qu'il menace de poursuivre en diffamation ses accusatrices. L'intimidation continue. Peut-être même réussira-t-il à être réélu quelque part. La vérité a beaucoup d'ennemis.

Ce serait pourtant dommage pour ces femmes qui, mine de rien, ont pris un sacré risque en sonnant l'alerte.

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