Accéder au contenu principal

Éviction d’Habib Essid : "La Tunisie peut tout à fait sombrer dans une nouvelle impasse politique"

Le parlement tunisien, le 30 juillet 2016.
Le parlement tunisien, le 30 juillet 2016. AFP

Samedi, le parlement tunisien a retiré sa confiance au Premier ministre Habib Essid, en difficulté avec la présidence, ouvrant la voie à la formation d'un nouveau gouvernement. Quelles sont conséquences pour le pays? Éléments de réponse.

Publicité

Après tout juste 18 mois au pouvoir, le gouvernement de Habib Essid en Tunisie a été écarté par un vote de défiance au Parlement, faisant craindre une nouvelle période d'incertitude dans un pays déjà fragilisé par une économie en crise et la menace jihadiste. Quelles conséquences cette éviction va-t-elle avoir sur la Tunisie ? Entretien avec Hatem M’Rad, professeur de sciences politiques à la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis et président-fondateur de l’Association tunisienne d’études politiques depuis 2010.

France 24 : Quelles conséquences le départ d’Habib Essid a-t-il sur l’échiquier politique tunisien ? La chute du Premier ministre profite-t-elle à un parti ou une personne en particulier ?

Hatem M’Rad : Pas de manière évidente, étant donné qu’il s’agissait d’un gouvernement de coalition au sein duquel il n’y avait pas de majorité claire. Le parti à tirer profit de la situation semble être le parti laïque Nidaa Tounès, dont le président Béji Caïd Essebsi est issu. Depuis qu’Habib Essid est au pouvoir, les membres de Nidaa Tounès n’ont eu de cesse de vouloir le faire tomber. À l’époque, lorsque le président a dû composer un gouvernement de coalition, ce dernier n’a pas voulu prendre un membre de Nidaa Tounès, le parti majoritaire à l’époque, dont il était lui-même issu pour ne pas paraître trop hégémonique. Soucieux d’établir un consensus, il a donc jeté son dévolu sur un technocrate. C’est à partir de ce moment qu’une guerre larvée s’est ouverte entre le président et son propre parti, qui souhaitait imposer des hommes de son rang aux différents postes clé du pouvoir. Le Premier ministre a, malgré cette hostilité, toujours maintenu le cap sur la politique qu’il souhait mettre en place en tenant compte des volontés de la coalition et en résistant aux demandes du parti majoritaire. De ce point de vue là, Nidaa Tounès a gagné la partie en faisant voter une motion de défiance vis-à-vis du Premier ministre et en obtenant son retrait. Mais si on regarde le jeu politique en général, je ne crois pas que ce parti en tire profit de manière spectaculaire car il n’a plus aujourd’hui de majorité au Parlement.

Le parti qui semble véritablement tirer son épingle du jeu est le parti Ennahda. À l’origine, le parti islamiste n’a jamais eu aucun problème avec le Premier ministre et n’a jamais appelé à sa révocation, car le parti disposait déjà d’une influence importante au sein du Parlement. S’il ne demandait rien jusque-là, il peut tout de même tirer parti de la situation en obtenant de nouveaux portefeuilles ministériels. Certains islamistes ont d’ailleurs émis des souhaits dans ce sens, demandant même que l’on désigne un Premier ministre islamiste.

Paradoxalement, le seul qui sorte grandi de cette éviction semble être celui qui a été écarté du pouvoir. La chute d’Habib Essid, pris au piège au milieu des turbulences et des complots qui ont visé à le faire tomber, a provoqué un revirement de l’opinion à son égard. Celui qui traînait une image négative de technocrate maladroit qui bafouille dans les médias est apparu dans l’opinion comme un personnage intègre, honnête. Un bon père de famille en somme.

Cette éviction est-elle bien vécue par les Tunisiens ? Ne discrédite-t-elle pas la classe politique du pays ?

Au fond d’eux-mêmes, les Tunisiens voulaient un changement, parce que la situation économique ne connaît pas d’embellie, le chômage ne diminue pas. Le pays est miné par les conflits sociaux et un mécontentement général. Le seul point positif est celui de la sécurité qui a bien progressé sous la conduite du gouvernement Essid. Les choses ne vont pas dans un sens favorable parce que l’autorité de l’État a du mal à s’imposer, les Tunisiens ont donc voulu qu’il y ait un coup de bâton pour faire redémarrer la machine. Ils espèrent une personne qui bénéficie d’une autorité politique et de réelles compétences pour diriger un gouvernement de consensus composé de neuf partis différents.

Le président a par ailleurs senti qu’il fallait élargir ce gouvernement de coalition en intégrant des organisations syndicales qui peuvent calmer le jeu des grèves, des contestations sociales. Le syndicat des travailleurs (UGTT), syndicat des patrons (Utica) et un syndicat agricole réprésentent à eux seuls beaucoup d’adhérents et un poids non-négligeable.

Certains noms circulent déjà dans les médias et les réseaux sociaux. On parle notamment de Nejib Chebbi, l'un des chefs de l’opposition du temps de Ben Ali, leader du parti républicain Al Joumhouri. Même si son parti n’a qu’un seul député au gouvernement, il est davantage question d’associer une personnalité au gouvernement plus qu’un parti. Son nom pourrait d’ailleurs être intéressant pour casser le jeu des partis. On parle également de Hatem Ben Salem [NDLR, actuellement directeur de l’Institut tunisien des études stratégiques et ministre de l’Éducation sous Ben Ali, l'homme bénéficie du soutien du président]. Pour l’heure, ce ne sont que de simples hypothèses. Il pourrait tout à fait s’agir de quelqu’un d’autres car le président va désigner une personne dans le secret le plus absolu.

Vous dites que la révolution est toujours présente dans les esprits, cette instabilité politique peut-elle à nouveau embraser le pays ?

Le pays peut tout à fait sombrer dans une nouvelle impasse politique. Quand vous avez neuf partis dans le gouvernement de coalition et trois organisations syndicales au sein d’une même équipe gouvernementale, il faut faire très attention à la désignation du Premier ministre, ainsi qu’à la répartition des portefeuilles. Il va être aussi question de pôle : certaines compétences vont être rapprochées pour limiter le nombre de ministères. Ainsi, la formation professionnelle et l’enseignement supérieur seront réunis dans le pôle Éducation. On ne sait pas non plus si ce système des grands pôles va être viable.

En période de transition tout est possible. La transition est par essence l’absence de stabilité. Les politologues et plus précisément les transitologues ont coutume de dire qu’une démocratie n’est consolidée qu’après trois ou quatre élections successives. On en a donc encore pour 15 ans. En attendant, il faut gérer la situation actuelle, qui est difficile et qui à dû mal à se stabiliser. Tant qu’il y a des difficultés, l’opinion va toujours être en colère, parce que l’opinion ne croit qu’à ce qu’elle voit. Aujourd’hui, elle voit le désordre, les problèmes d’environnement, le tourisme en berne et la montée du jihadisme qu’elle a d’ailleurs tendance à exagérer. Rien ne parvient à les satisfaire. Depuis la révolution, l’opinion est devenue contestataire, elle est même devenue nihiliste. Comme disait Victor Hugo, la révolution délibère en eux, tout le temps.

 

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.