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Sara Najafi : "La situation des musiciens en Iran empire depuis trois ans"

Sara Najafi au théâtre Monfort, à Paris, septembre 2016.
Sara Najafi au théâtre Monfort, à Paris, septembre 2016. Priscille Lafitte / France 24

France 24 a rencontré à Paris Sara Najafi, une musicienne iranienne, qui, en 2013, a réussi un pari audacieux : organiser un concert de femmes solistes, pourtant interdites de scène en Iran. De son combat est né un film, "No Land’s song".

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Au printemps dernier, le documentaire "No Land's Song", de l’Iranien Ayat Najafi, a beaucoup fait parler de lui en France et a bénéficié d’un formidable bouche-à-oreille. Il relate le combat mené par une Iranienne, Sara Najafi – la sœur du réalisateur –, qui a obtenu après bien des péripéties l’autorisation d’organiser un concert de femmes solistes, malgré l'interdiction qui leur est faite de chanter seules en public. Le film retrace ses quatre années de persévérance et d'obstination pour faire venir à Téhéran des chanteuses françaises, notamment Élise Caron et Jeanne Cherhal, pour contourner les refus de l'administration iranienne, et organiser coûte que coûte ce concert, qui a eu lieu en septembre 2013. Trois ans plus tard, et face au succès du documentaire (dont le DVD sort mardi 4 octobre), Sara Najafi a réuni à nouveau les mêmes chanteuses et musiciens sur la scène du Théâtre Monfort à Paris. France 24 est allé à la rencontre de cette musicienne, compositrice et activiste. Elle revient sur le combat qu’elle a mené.

France 24 : Est-ce que le film a été vu en Iran ? Si oui, comment a-t-il été accueilli ?

Sara Najafi : Mon film n’obtiendra jamais d’autorisation officielle de diffusion en Iran. La BBC en a diffusé un extrait et je sais qu’il a été vu, que beaucoup en ont entendu parler. Les avis ont été à la fois négatifs et positifs. D’après ce qu’on m’a rapporté, 90 % des gens étaient contents de ce qui s’est passé dans ce film, de ce qu’il a inscrit dans l’histoire. Ce film résume quatre ans de ma vie et de celle de mon frère : à force d’acharnement, nous avons réussi à organiser, un soir de septembre de 2013, le premier concert de femmes en solo. Ce genre de concert est interdit en Iran. J’ignore si les autorités l’ont vu, mais j’aimerais que ce soit le cas : cela leur montrerait ce qui se passe dans la société iranienne.

Le sort des musiciens-nés et des chanteurs-nés a-t-il changé depuis l’arrivée du président Rohani, considéré comme progressiste, et depuis votre concert ?

En ce qui concerne la musique, cela empire depuis trois ans, les autorisations pour pouvoir organiser des concerts sont encore plus difficiles à obtenir. Les femmes n’ont pas le droit de chanter en solo, quelles que soient les circonstances. Les paroles ne doivent pas être trop politiques, trop sociétales, trop amoureuses. Et on doit passer par de multiples étapes avant d’avoir le droit d’organiser un concert : le droit par rapport aux chanteurs, aux musiciens, aux paroles… on doit collectionner les autorisations. Et c’est au ‘petit bonheur la chance’ : quelqu’un qui aura donné des concerts pendant deux ans se verra, du jour au lendemain, interdit de scène. Et au contraire, quelqu’un qui n’aura pas le droit obtiendra l’autorisation, sans que l’on sache pourquoi.

La musique est un sujet très sensible d’un point de vue religieux, car certains la considèrent comme étant interdite, ‘haram’. Sans arbitrage précis, le droit de se produire en public est très fragile et peut être retiré à tout moment. Rohani peut autoriser un concert, mais à partir du moment où l’imam de la ville où doit se dérouler ce concert trouve à y redire, il peut purement et simplement l’interdire.

Le ministre de la Culture et de la Guidance islamique, Ali Jannati, a dernièrement empêché la tenue de nombreux concerts. Sa nomination a-t-elle accentué le nombre d’interdictions ?

La situation est la même, que ce soit Ali Jannati ou quelqu’un d’autre au poste de ministre de la Culture. Le vrai problème réside dans la loi. Tant que cette loi restrictive existe, les autorités, ministérielles ou autres, pourront s’appuyer dessus pour interdire les concerts. Seules des personnes très haut placées dans l’appareil d’État ont le pouvoir de faire évoluer cette loi, Ali Jannati n’y peut rien.

La musique est, en Iran, un outil politique. Aussi bien pour vous que pour les autorités. Est-ce que la musique peut être une arme politique pour la prochaine présidentielle ?

La musique est un vecteur, elle peut faire passer des messages très directs, particulièrement en Iran où les gens accordent beaucoup d’importance aux mots, aux paroles. D’autant que le fait de devoir demander des autorisations rend tout de suite la musique politique et force les musiciens à se positionner politiquement. C’est très gênant pour les musiciens, qui ont besoin de liberté pour créer. Cela leur coupe les ailes.

Avant chaque élection présidentielle, on vit une grande période de liberté en Iran, tout le monde se parle. Mais les candidats font ça pour pouvoir être élus. Ensuite les choses se compliquent.

Qu’est-ce que ce film a changé pour vous, musicalement et personnellement ?

Il s’est passé beaucoup de choses positives, j’ai fait plein de choses formidables. Déjà, on forme un groupe, une bande d’amis, presque une famille. Et artistiquement, lorsque je compose, c’est désormais pour ce groupe. Ce projet a fait naître l’espoir. Je suis très contente d’avoir réussi à organiser, au moins une fois, ce concert en Iran. Maintenant c’est acté, ce concert a eu lieu, il existe et il suscite de l’espoir. Peut-être qu’on a ouvert une brèche, même si depuis 2013, il n’y en a eu aucun autre. J’espère que cela pourra servir pour que d’autres soient organisés. Je suis très reconnaissante envers les chanteuses françaises, iraniennes et tunisiennes qui ont participé à cette aventure. À aucun moment mon frère et moi ne sous sommes sentis seuls. Ce projet a été collectif et international. C'est très important que ces témoignages aient été diffusés à l’étranger. Que tous se rendent compte de ce que nous vivons : l’interdiction de chanter pour les femmes. Quand Élise Caron et Jeanne Cherhal sont venues en Iran, elles ont vécu notre situation, vu de leurs yeux et ressenti notre quotidien dans leur corps.

Vous vous êtes retrouvés pour un concert le 12 septembre dernier au théâtre Monfort, à Paris. Y en aura-t-il d'autres ?

Quand tous les musiciens se sont retrouvés à Paris, mi-septembre, on pensait que ce serait notre dernier concert. Mais on était tellement heureux de se retrouver qu’on voulait en organiser d’autres. On aimerait que la boucle soit bouclée l’année prochaine : on voudrait être en Iran pour l’anniversaire du concert en septembre 2017.
 

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