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Antonio Guterres, un secrétaire général de consensus à la tête de l'ONU

Antonio Guterres justifie sa candidature face à la presse, le 12 avril 2016
Antonio Guterres justifie sa candidature face à la presse, le 12 avril 2016 Kena Betancur, AFP

Antonio Guterres a prêté serment, lundi, comme futur secrétaire général des Nations unies. Moscou et Washington, en froid sur le dossier syrien, étaient tombés d'accord sur le nom de l'ancien Premier ministre du Portugal. Récit d’une ascension.

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Antonio Guterres succède officiellement à Ban Ki-moon au poste de secrétaire général de l’ONU, après le vote unanime du Conseil de sécurité à New York, jeudi 6 octobre, et l'adoubement de l’Assemblée générale des Nations unies, lundi 12 décembre. En prêtant serment, il a ainsi franchi la dernière étape de cette élection qui le verra entrer en fonction le 1er janvier 2017.


L’unanimité affichée par le Conseil de sécurité est rarissime. Ces dernières semaines avaient plutôt été l’occasion d’une guerre ouverte entre les États-Unis et la Russie au sujet de la Syrie, les deux grandes puissances ayant décidé de mettre un terme aux discussions interminables, et renoncé à trouver les conditions d’un cessez-le-feu. Mercredi 5 octobre, la représentante américaine Samantha Power, et son homologue russe Vitali Tchourkine, sont apparus côte à côte, visiblement satisfaits du compromis trouvé : "Aujourd’hui, nous avons un grand favori. Son nom est Antonio Guterres", a déclaré le représentant russe, qui assurait en octobre la présidence tournante du Conseil. Et M. Tchourkine de souhaiter, avant même le vote définitif de l’Assemblée générale, "tout le bien à M. Guterres en s’acquittant de ses devoirs de secrétaire général des Nations unies ces cinq prochaines années".

Le candidat d'un consensus par défaut

Comment cet homme âgé de 67 ans, polyglotte, ancien Premier ministre socialiste du Portugal de 1995 à 2002, s’est-il mué en homme providentiel qui mette d’accord les États-Unis et la Russie, et offre à l'ONU un rare moment d’unité ? Il y a encore quelques semaines, un autre consensus régnait : le poste du Coréen Ban Ki-Moon devait revenir à une femme d’Europe de l’Est. Jamais encore les Nations unies n’ont été dirigées par une femme, et la nécessité d’un changement était apparue urgente, y compris aux yeux de Ban Ki-moon : "Il est grand temps", avait déclaré le secrétaire général en août 2016. L’heure était également venue pour l’ex-bloc soviétique, vaste région allant de la Slovénie à l'Asie centrale, de briguer ce poste prestigieux, alors que le Moyen-Orient avait été représenté à la tête de l'organisation par l’Égyptien Boutros Boutros Ghali, l’Afrique, par le Ghanéen Kofi Annan, et depuis une décennie, l’Asie était représentée par Ban Ki-moon. Une loi implicite aux Nations unies encourage un turn-over pour assurer une représentativité des grandes zones d’influence mondiale.

Or Antonio Guterres est Européen, fervent catholique, et avait pris ouvertement position, en tant que Premier ministre du Portugal, contre la libéralisation de l’avortement dans son pays. Un profil qui manquait d’atouts par rapport à la candidature de la Bulgare Irina Bokova, directrice générale de l’Unesco, qui aurait dû réunir les suffrages. Mais les Américains n'ont pas pu pas lui pardonner d’avoir fait entrer la Palestine à l’Unesco... ni ignorer son CV, marqué d’une formation universitaire à Moscou, dans le prestigieux Institut des relations internationales qui a formé nombre de cadres russes. Voyant sa protégée écartée de la course, la Bulgarie a proposé un second nom, celui de Kristalina Georgieva, l'actuelle commissaire européenne au Budget, qui a aussi dirigé l’Aide humanitaire à Bruxelles.

"Guterres sera jugé sur sa capacité à gérer les blocages sur la Syrie"

Cette candidature a-t-elle été trop tardive pour être sérieusement prise en compte ? Elle était en tout cas appuyée par la chancelière allemande Angela Merkel, mais avait l’inconvénient d’être étiquetée un peu trop "pro-occidentale" pour être adoubée par Moscou. "Visiblement, les États n’étaient pas prêts à entériner ce progrès que beaucoup attendaient, celui d’avoir une femme à la tête de l’ONU. C’est une grande déception, y compris au sein de l’organisation onusienne, même si Guterres est très bien vu", rapporte Émmanuel Saint-Martin, correspondant de France 24 à New York.

>> À lire sur France 24 : "Le pari fou de la Bulgare Kristalina Georgieva, en course pour succéder à Ban Ki-moon"

À défaut d’être la tête d’affiche idéale, le nom d’Antonio Guterres apparaît aujourd’hui comme un "excellent choix" aux yeux de Ban Ki-moon, et le fruit d’un compromis difficilement arraché à la fois aux États-Unis et à la Russie. Il est celui qui permet aux deux grandes puissances de faire main basse sur d’autres postes tout aussi stratégiques : Washington veut continuer à diriger le département des affaires politiques de l’ONU, où est nommé l’Américain Jeffrey Feltman depuis 2012. En contrepartie, la Russie cherche à obtenir le poste de vice-secrétaire général de l'ONU, ainsi qu'une levée des sanctions européennes sur l’Ukraine. De son côté, la Chine ne veut pas être en reste dans la distribution de postes-clés. Quant à l'État hébreu, qui a toutes les raisons d’être opposée à la candidature d’Antonio Guturres vu ses déclarations ouvertement pro-palestiniennes par le passé, il reste mutique et ne pose pas publiquement d’embûches au travers du chemin tout tracé pour l'homme politique portugais.

La caution de l’autorité morale

Ces tractations en sous-main échappent de peu aux médias, puisque, malgré les grandes déclarations sur la transparence historique et les règles du jeu plus lisibles de cette élection, celle-ci se déroule en grande partie à huis-clos. Même le vote officiel du Conseil de sécurité, ce jeudi, se déroule portes closes. "Tant de cachotteries n’est pas dans les habitudes de l’ONU, encore moins lorsqu’il s’agit d’un vote solennel", souligne un fin connaisseur du système onusien souhaitant rester anonyme.

Antonio Guterres a des atouts pour se faire apprécier médiatiquement, il a pour lui une carte de visite qui lui ouvre naturellement les portes : il vient de passer 10 ans (2005-2015) à la tête du HCR, le Haut-Commissariat aux Réfugiés, et à ce titre, a dû faire face à la pire crise humanitaire depuis des décennies, l’arrivée massive de réfugiés syriens sur les sols turcs, libanais et européens. "Si on compare l’effort fait l’Union européenne dans son ensemble, par rapport à l’effort fait par le Liban, la Jordanie, ou la Turquie, il faut reconnaître que ce qu’on demande à l’Europe n’est pas énorme. D’ailleurs l’Europe est un continent qui a besoin de migration", déclarait, l’an dernier, Antonio Guterres, patron du HCR, sur France 24.

Son action et sa détermination ont été salués par les ONG qui travaillent sur le sujet des réfugiés. Incarnation d’une autorité morale forte, Antonio Guterres s’est fait apprécier de la société civile alors que la prudence de Ban Ki-moon a souvent agacé. "Le Conseil de sécurité a choisi un défenseur fervent et efficace des réfugiés qui a le potentiel d’adopter un ton radicalement différent sur les droits de l’Homme en cette période de grands défis", se félicite ainsi Louis Charbonneau, en charge des questions onusiennes au sein de l'ONG Human Rights Watch, interrogé par Le Monde. Ce long passage à la tête d’une des plus puissantes institutions de l’ONU lui permet également de connaître dans le détail les arcannes et les chausse-trappes de l'institution.

>> À regarder sur France 24 : entretien avec Antonio Guterres, haut commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, en septembre 2014

Grand orateur, surnommé pendant ses années de député socialiste au Parlement portugais "le marteau-piqueur parlant", l’homme a le verbe haut et la formule facile. Il sait pourtant bien manœuvrer, et cette habilité politique lui a permis de faire consensus et de se faire élire au secrétariat général de l’ONU. Pris entre le marteau américain et l’enclume russe, Antonio Guterres n’a pas les mains libres. C’est tout le paradoxe de ce poste que souligne Louis Charbonneau : "Que ce soit sur la Syrie, le Yémen, le Soudan du Sud, la crise des réfugiés ou le changement climatique, il sera jugé sur sa capacité à tenir tête aux puissances qui l’ont choisi".

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