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Le milliardaire libanais Saad Hariri affaibli par le déclin du soutien saoudien

L’entrée de la télévision Future News, propriété de la famille Hariri, à Beyrouth.
L’entrée de la télévision Future News, propriété de la famille Hariri, à Beyrouth. Cholé Domat

L’influence politique de l’ancien premier ministre libanais Saad Hariri est mise à mal par de graves difficultés financières. Celles-ci touchent notamment son entreprise de travaux publics saoudienne, Saudi Oger, dont le premier client est Riyad.

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Au siège de la chaîne de télévision de la famille Hariri, Future News, à Beyrouth, au Liban, un des employés se ronge tellement les ongles qu’il n’en a presque plus. Il demande que son témoignage reste anonyme par peur d’être renvoyé sans indemnités.

"Je n’ai pas reçu de salaire depuis 12 mois. Je n’ai plus les moyens de payer le loyer alors ma famille et moi avons dû quitter notre appartement. C’est invivable. Aujourd’hui, j’ai dû emprunter 15 dollars à la femme de ménage du bureau pour acheter à ma fille du lait et des couches", dit-il, épuisé.

L’histoire de cet homme n’est pas un cas isolé. Comme lui, des centaines, voire même des milliers d’employés de la famille Hariri sont sans salaire depuis des mois. Certains ont été remerciés. On compte déjà 50 licenciements effectifs au journal Al Moustaqbal, propriété de la famille Hariri, et plusieurs centaines d’annonce de fin de contrats dans les autres organisations du clan.

"On ne nous explique pas clairement ce qui se passe. Les chefs nous disent que si Dieu le veut, l’argent va revenir et qu’en attendant, il faut continuer de travailler et ne pas parler du problème des salaires" ajoute cet homme.

Au Liban, la famille Hariri est à la tête d’un vaste réseau d’organisations comprenant le Parti du Courant du Futur, des associations caritatives, des structures médicales, des écoles, des banques, des entreprises de gestion immobilière et des médias.

Jusqu’à présent, les retards de paiements et les licenciements concernent principalement les rédactions et le parti. Cependant, des sources dans d’autres organisations affirment que leurs dépenses ont été réduites.

Le lien saoudien

La racine du mal se trouve en Arabie saoudite, où la famille Hariri détient la source de sa fortune : Saudi Oger, une entreprise de travaux publics fondée en 1978 par Rafic Hariri, désormais dirigée par son fils Saad.

Son premier client ? Le royaume saoudien. Mais la chute récente du prix du baril de pétrole a entraîné d’importantes coupes budgétaires dans le royaume, notamment dans le secteur des travaux publics. Résultat, il devient compliqué pour l'État du golfe de régler ses factures. Selon l’agence de presse britannique Reuters, la dette du gouvernement saoudien envers Saudi Oger s’élèverait à 8 milliards de dollars. Une somme colossale qui empêche à son tour l’entreprise de payer  fournisseurs et employés.

En Arabie Saoudite, des dizaines de milliers de salariés, dont deux cent Français et une centaine de Libanais, ne reçoivent plus de salaires depuis des mois. À Beyrouth, les employés d'autres structures du clan s’estiment victimes collatérales de la crise saoudienne.

"Quand les choses iront mieux à Riyad, l’argent reviendra au Liban et nous serons payés", espère un salarié d’un des journaux du groupe Hariri, qui n'a pas touché d'argent depuis 10 mois.

Relations diplomatiqes dégradées

Mais la crise pétrolière a bon dos. Les difficultés prolongées de Saad Hariri sont aussi le symptôme d’un ébranlement plus profond dans les relations libano-saoudiennes. Si le Royaume n’est pas pressé de payer la note, salée, qu’il doit à Saudi Oger, c’est aussi parce que les relations diplomatiques avec Beyrouth se sont dégradées.

Pour comprendre la crise Hariri, il faut revenir à la lutte d'influence à laquelle se livrent les Iraniens et les Saoudiens. Dans cette bataille, le Liban n'est plus le terrain de combat stratégique qu'il était au lendemain de la guerre civile (1975-1990).

À l’époque, chacun avait son champion. Riyad soutenait le milliardaire Rafic Hariri et Téhéran le parti chiite du Hezbollah. Ces deux entités dominaient l’échiquier politique libanais grâce à deux promesses : Hariri allait faire renaître le Liban des décombres de la guerre tandis que le Hezbollah jurait de protéger la frontière sud contre Israël. Ce relatif équilibre des pouvoirs prit fin en 2005 avec l’assassinat de Rafic Hariri.

Le Tribunal Spécial pour le Liban, crée en 2009 à la Haye, a désigné cinq membres du parti de Dieu responsables de cet assassinat. Mais le Hezbollah continue de nier toute implication dans l’attentat.

Saad Hariri, fils de Rafic, est élu premier ministre en 2009, mais beaucoup lui reprochent de ne pas avoir le charisme de son père. Son gouvernement s’effondre en 2011 suite à la démission des ministres pro-Hezbollah. Il s’exile ensuite entre Paris et Riyad avant de retourner à Beyrouth en 2016.

Entretemps, la guerre a éclaté en Syrie et le Hezbollah engage ses troupes pour appuyer le régime de Bachar al-Assad. Dès lors, l’Arabie Saoudite, qui soutient la rébellion mais se trouve privée de son relais libanais, s'éloigne peu à peu de son ancien allié.

En février 2016, le royaume suspend sa promesse de trois milliards de dollars d’aide à l’armée libanaise. Les équipements militaires achetés auprès de constructeurs français sont actuellement stockés en Arabie saoudite. Une source officielle, citée par l’agence de presse saoudienne, explique alors que les forces de sécurité libanaises sont sous la coupe du Hezbollah.

Malgré les appels de Saad Hariri au roi Salman pour "qu’il n’abandonne pas le Liban et continue à le soutenir", rien n’y fait, au contraire. Dans la foulée, l’Arabie saoudite, le Bahreïn et les Émirats Arabes Unis publient des restrictions de déplacement, incitant leurs citoyens à ne plus se rendre sur le territoire libanais pour des raisons de sécurité. Ils réduisent également au minimum leur présence diplomatique au Liban. Jusqu’à ce jour, l’ambassade d’Arabie saoudite à Beyrouth est tenue par un chargé d’affaires.

Perte de soutiens populaires

La crise financière à Saudi Oger est un nouveau coup porté à un empire déjà affaibli. Tandis qu’il est de plus en plus difficile pour Saad Hariri de se maintenir au premier plan de la scène politique libanaise, la situation des salaires non payés lui fait perdre de précieux soutiens populaires.

"Nous ne sommes pas que des employés, nous soutenons activement les Hariri et tout ce qu’ils représentent. Quand la crise a débuté, on nous a dit que la loyauté serait récompensée et nous avons accepté de continuer à travailler des mois sans toucher d’argent mais regardez, maintenant ils nous virent ! Je suis profondément déçu, cette famille n’a pas de respect pour les nos sacrifices", dit un ancien journaliste du quotidien Al-Moustaqbal, qui a été remercié en septembre après 15 ans de service.

La popularité de l'ancien Premier ministre en a pris un coup. Saad Hariri s’est retrouvé dans une position particulièrement inconfortable lors des élections municipales libanaises de mai dernier, les premières organisées depuis 2010.

Un second journaliste de Future TV se souvient de la visite du chef du Courant du Futur, quelques mois avant le vote. « Il nous a dit que tout allait s’arranger mais c’était en mars et depuis rien n’a changé. Entre temps, il a dépensé beaucoup d’argent dans la campagne électorale pour que les gens votent pour lui. Comment peut-on jeter de l’argent comme ça dans la rue et laisser ses employés sans rien ? » ajoute-t- il.

Victoire fragile à Beyrouth

Lors de ces élections, pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, l’emprise de la famille Hariri sur la ville de Beyrouth s’est vue contestée par un groupe issu de la société civile, Beirut Madinati (Beyrouth, ma ville). Pour faire face à la menace, l’ensemble de la classe politique, toutes confessions confondues, s’est rassemblée autour du candidat désigné par Hariri, Jamal Itani.

Si ce dernier a été élu maire avec 60 % des voies, cette victoire est fragile. Le dépouillement officiel des urnes montre en effet que la liste soutenue par Hariri n’a reçu que 15 000 voix de plus que Beirut Madinati.

L’Association libanaise pour les élections démocratiques a par ailleurs dénoncé plusieurs irrégularités durant le vote, dont l’achat de votes. Quelques jours après le scrutin, une vidéo apparue sur les médias libanais et les réseaux sociaux montre des centaines de personnes réunies dans la rue pour demander l’argent que Hariri leur aurait promis en échange de leurs votes (100 dollars par personne).

Hariri doit aussi faire face à des concurrents au sein de sa propre communauté sunnite. À Tripoli, la seconde ville du Liban à majorité sunnite, il a perdu les élections face à son ancien allié l’ex ministre de la justice Achraf Rifi.

NB : À ce jour, le bureau de Saad Hariri à Beyrouth n’a pas donné suite à nos demandes d’interviews.
 

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