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Armistice du 11 novembre : des clichés tenaces sur la Grande Guerre

Une scène de l'armistice, 11 novembre 1918.
Une scène de l'armistice, 11 novembre 1918. Collections BDIC/Delasalle, Angèle

À l'occasion de l'armistice du 11 novembre, France 24 s'est penché avec un historien sur les nombreuses idées reçues au sujet de la Première Guerre mondiale. Près de 100 ans après la fin du conflit, elles restent tenaces.

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Les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale ont officiellement débuté il y a trois ans, à l’occasion du 11 novembre 2013. Depuis, de nombreux articles ou émissions ont été diffusés à ce sujet pour tenter de mieux comprendre ce conflit qui embrasa l’Europe et d’autres parties du monde.

Pourtant, cent ans après, et malgré le travail des historiens, des idées reçues – aussi tenaces qu'erronées – continuent d’être véhiculées sur la Grande Guerre. 

Pour France 24, Alexandre Lafon, directeur adjoint de la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale et auteur du récent ouvrage "La France de la Première Guerre mondiale", revient sur les principaux clichés qui entourent 14-18.

Les soldats français sont partis au front "la fleur au fusil" en août 1914
Alexandre Lafon : Nous avons aujourd’hui une image faussée de soldats conscrits partis souriants, la fleur au fusil, en campagne contre l’Allemagne. Cette idée reçue vient pour beaucoup de la mise en scène réalisée par l’armée en août 1914. Elle faisait partir les plus jeunes soldats depuis leur caserne jusqu’à la gare avec la fanfare en tête et la population civile autour. Des témoignages de jeunes soldats montrent qu'ils crânaient bien souvent devant la population et que pour beaucoup, ils étaient également heureux de quitter leur caserne, dans laquelle ils s’ennuyaient ferme, pour voir du pays et partir avec leurs camarades à l’aventure. Mais c'est loin d'être le cas de tous les soldats. En ce qui concerne les hommes plus âgés, ils savaient, quand ils sont partis au front, qu’ils quittaient femmes, enfants, exploitations, entreprises. Pour eux, c’était beaucoup plus dur. Ils avaient davantage conscience de la réalité de la guerre. Sur certains clichés, on peut voir des hommes embrassant leur femme et leurs enfants, la larme à l’œil. Finalement, même si on peut dire que la majeure partie des soldats sont partis de façon plutôt résolue en août 1914, ils ont vite déchanté dès qu’ils ont connu l’épreuve du feu quelques jours plus tard.

Les taxis de la Marne ont sauvé Paris
Début septembre 1914, la situation est critique. Les Allemands semblent marcher sur Paris, alors que les Français sont à la peine et en retraite depuis plusieurs jours. C’est alors que les Allemands entament un mouvement pour contourner la capitale et envelopper les armées françaises. L’état-major voit à ce moment-là une opportunité pour attaquer les Allemands sur le flanc droit. L’armée décide alors de réquisitionner des taxis parisiens pour transporter des soldats et nourrir la VIe armée, qui sera à l’origine de cette contre-attaque qu'on a appelé bataille de la Marne. En tout, ce sont 4 000 hommes y sont amenés par taxis. Une goutte d’eau par rapport à la mobilisation de dizaines de milliers de poilus qui combattent sur un front de 300 kilomètres. Mais cet épisode va être très vite monté en épingle et mystifié par la presse et l’état-major. Ils souhaitaient ainsi illustrer le génie français qui, dans un sursaut, a su mobiliser ses ressources. Et ces taxis ont aussi permis de mettre en avant la participation de la population civile.

Des douilles d'obus près du calvaire de Montzéville, dans la Meuse, en avril 1916.
Collections BDIC

Les poilus se battaient à coup de baïonnette
La Première Guerre mondiale démarre comme une campagne du XIXe siècle. Les soldats sont vêtus d'uniformes très voyants pour monter à l’adversaire qui ils sont : il s’agit d’impressionner, et la baïonnette fait partie de cet équipement. C’est une arme qui fait très peur, car elle symbolise le corps à corps et la violence exercée directement par le soldat. Mais très vite, lorsque le conflit s’enlise dans une guerre de positions, on se rend compte qu’elle n’a plus aucun sens. Il y a aussi très peu de corps à corps. Quand ils traversent le 'no man’s land', très peu de soldats arrivent dans les tranchées adverses et quand il faut les prendre, ils utilisent plus facilement des grenades ou les pistolets. Finalement, la baïonnette est devenue un symbole plutôt qu’une réalité guerrière, puisque seulement 1 % des blessures durant la Grande Guerre sont dues à des armes blanches, alors que 70 à 75 % sont causées par des éclats d’obus.

Les soldats africains étaient de la chair à canon envoyée en première ligne
Des études ont montré que cela n’était pas vrai, en particulier parce que les statistiques de mortalité des tirailleurs sénégalais, algériens, et des autres combattants venus des colonies, sont sensiblement les mêmes que pour celles des fantassins métropolitains. Mais l’utilisation de troupes coloniales dans des combats très ponctuels et très meurtriers, qui ont laissé des traces importantes dans la mémoire, a nourri ce mythe. Je pense notamment à la reprise du fort de Douaumont lors de la bataille de Verdun le 24 octobre 1916 ou à l’offensive du 16 avril 1917 sur le Chemin des Dames. Bien sûr, on a pu jouer sur l’image du soldat sénégalais, grand et noir, qui coupe les oreilles des Allemands, car cela permettait à la fois de rassurer la population et de faire peur à l’ennemi...

Un groupe de tirailleurs sénégalais dans leur cantonnement, près d'Ippécourt dans la Meuse, en juillet 1916.
Collections BDIC

Les mutins ont été fusillés en masse en 1917
La question des fusillés hante la mémoire de la Grande Guerre. On sait qu’il y en a eu entre 600 et 650 dans l’armée française. Tous n’ont pas été fusillés pour l’exemple : certains ont été condamnés pour des faits de droit commun, des assassinats, des viols ou des pillages. Lors de l’offensive du Chemin des Dames en 1917, il y a eu une cinquantaine d’exécutions effectives, mais en réalité, c’est surtout autour de septembre-octobre 1914, après les premières défaites françaises, qu’il y a eu le plus de fusillés, quand l’état-major a dû reprendre en main une certaine partie de l’armée. Les mutineries de 1917 ne sont qu'une partie de cet archipel des désobéissances entre 1914 et 1918.

La Première Guerre mondiale a permis l’émancipation des femmes
En 1914, les femmes travaillaient aux champs, dans les exploitations agricoles, mais également dans les villes, notamment dans l'industrie textile. Ce qui va changer avec la guerre, c’est qu'on va les voir beaucoup plus dans l'espace public : au front avec les infirmières ou à l’arrière, avec celles qui remplacent les hommes dans les usines. Mais même là, elles occupent toujours des postes subalternes et les contremaîtres restent des hommes. Quant à Marie Curie et ses voitures radiographiques, il s’agit vraiment de la partie émergée de l’iceberg de toutes ces femmes mobilisées. Et même si elles ont accédé à des postes qu’elles n’avaient pas avant 1914, ce n’est pas pour ça qu’en 1918, elles ont obtenu un statut social beaucoup plus important. Il y a eu alors un retour en arrière : les hommes ont repris leur place et les femmes sont retournées dans leurs foyers. La preuve : elles n’ont pas obtenu le droit de vote après la Première Guerre mondiale, mais seulement après la Seconde, grâce à leur rôle reconnu dans la résistance.

Des ouvrières transportant des caisses à Saint-Ouen en janvier 1917.
Collections BDIC

Pourquoi ces lieux communs persistent-ils ?
Ces mythes ont la vie dure parce qu’en gommant la complexité des faits, ils permettent une plus grande compréhension du passé. Et, collectivement, il est plus heureux de s'imaginer tous les Français partir à la guerre en août 14 la fleur au fusil. Cela nous rassure sans doute sur notre identité collective, même encore aujourd’hui. Nous avons aussi besoin de penser le passé sans les nuances que l'historien essaye de distiller, c’est plus simple de le regarder tout en noir ou tout en blanc. Même les politiques, lorsqu’ils évoquent la Première Guerre mondiale, ne font pas la nuance. C'est plutôt grâce à l’école que nous pouvons bousculer ces mythes. À l'occasion du centenaire, avec les historiens, nous tentons à chaque fois que nous le pouvons d'égratigner ces idées reçues. Petit à petit, cela porte ces fruits et les clichés reculent un peu. Mais malheureusement, quand on mobilise le passé, c’est souvent en le caricaturant.

 

 

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