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Alep : la défaite de la pensée occidentale, la mort de l'information

Manifestation de solidarité avec Alep devant l'Hôtel de Ville de Paris
Manifestation de solidarité avec Alep devant l'Hôtel de Ville de Paris Patrick Kovarik, AFP

Le sentiment d'impuissance des Occidentaux face au drame syrien laisse maintenant la place à un fatalisme quand ce n'est pas à un certain scepticisme dans une partie de l'opinion.

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Les larmes d'une chroniqueuse de France Inter sur le calvaire d'Alep ont attiré (en quarante-huit heures et au moment où ces lignes sont écrites) plus de 250 000 vues sur You Tube. Empathie ou voyeurisme ? Le lendemain, il n'étaient que quelques centaines à manifester devant l'ambassade de Syrie à Paris. Et ce, alors que l'ambassadeur de France à l'ONU, François Delattre, a parlé,le 30 novembre, d'Alep comme de "l'épicentre du pire drame humanitaire du XXIe siècle".

Pour certains, qui ont conservé des souvenirs du XXe siècle, Alep a été comparé au sort de Sarajevo ou de Grozny, villes martyres bombardées, rasées et dont les civils furent triés en fonction de leur sexe et de leur âge, certains orientés vers de camps, ou sommairement exécutés. La Russie, déjà, n'était jamais très loin. L'alibi de la lutte contre le "fondamentalisme islamiste" ou le "jihadisme" était déjà évoqué.

Comment expliquer cette apathie de l'opinion, y compris de ceux qui sont d'ordinaire prompts à manifester leur indignation ?

On peut évoquer plusieurs raisons :

• La place prise par les réseaux sociaux dans nos vies 

Ils peuvent se montrer très utiles pour fédérer des initiatives citoyennes, organiser les mobilisations populaires. Mais parfois, mettre un statut plein de compassion ou de colère sur sa page Facebook (ou partager la video de la chroniqueuse émue) peut donner l'impression d'avoir contribué à un élan. À tort.

• Le spectacle affligeant de l'ONU

Le Conseil de sécurité est dans l'incapacité de voter une trève humanitaire, lorsque l'un de ses membres permanents (ici la Russie) est partie prenante, et n'y voit pas un intérêt. Un citoyen ordinaire ne peut qu'être découragé, car dans son esprit, ces grandes institutions ont été mises en place pour réparer ces situations.

• La peur du terrorisme islamiste et la crainte d'un déferlement de nouveaux réfugiés

On nous met dans la tête que si la barbarie est partout, le régime de Bachar El-Assad est finalement un moindre mal. Ne protège-t-il pas les chrétiens d'orient, qui sont ailleurs persécutés par l'EI ? Et l'argument "massue" : si l'on s'est bien allié à Staline qui était une brute sanguinaire pour venir à bout d'Hitler, ne peut-on pas transiger avec Bachar et avec Poutine ? S'il reprend le contrôle du pays et parvient à mettre fin à la guerre, cela n'incitera-t-il pas les réfugiés syriens à rentrer dans leur pays pour le reconstruire, sans parler des revers infligés à l'EI qui nous frappe chez nous ? C'est pourtant exactement le contraire qui va se produire. L'EI, cela a été dit, n'était pas présente à Alep et a profité de la fixation sur cette bataille pour reprendre Palmyre. Alep était le dernier réduit de l'opposition démocratique. Si celle-ci s'est petit à petit effacée derrière Al Qaïda, c'est parce que les occidentaux ont refusé d'armer correctement ces "syriens libres", alors que les islamistes recevaient, eux, des armes et de l'argent d'Arabie saoudite et du Qatar. De cette façon, nous avons jeté des milliers d'opposants syriens dans les bras des jihadistes. L'impuissance des occidentaux à organiser le moindre couloir humanitaire pour sauver les civils piégés à Alep va générer des centaines de vocations nouvelles pour le jihad parmi les jeunes musulmans européens. Comme ils ne pourront pas partir pour la Syrie, ils frapperont ici. La Syrie n'en aura pas pour autant fini avec le chaos et le terrorisme, comme le montre l'exemple irakien. L'esprit de revanche des soutiens du régime contre tout ce qui ressemble à leurs yeux à un soutien de la rébellion (même les médecins qui ont soigné les blessés sont assimilés à des ennemis, pourchassés et tués). Comme la plupart des réfugiés sont sunnites, ils ne rentreront pas chez eux. Au contraire : c'est une nouvelle vague de plusieurs dizaines de milliers de Syriens fuyant Alep qui s'approche déjà de la Turquie dans un premier temps. Demain si Ankara, dont les relations avec l'UE ne sont pas au beau fixe ouvre les vannes, ce sont de nouvelles embarcations qui deferleront sur les plages grecques.

• La victoire de la désinformation

Informer en Syrie est devenu très difficile. Il n'y a pratiquement plus d'envoyés spéciaux. Seuls quelques photojournalistes essayent de documenter l'horreur. Il y a aussi les citoyens qui postent leurs témoignages sur les réseaux sociaux. Ceux d'entre nous, journalistes, qui les pratiquons depuis des années, savons que la plupart rapportent fidèlement ce qu'ils voient. Mais, comme ils sont évidement hostiles au régime, les partisans d'Assad ont réussi à les discréditer au motif qu'ils n'étaient pas une source d'information "indépendante". Certaines organisation de secours, comme les Casques Blancs ont certes commis quelques maladresses et sont dénoncés parce qu'ils recoivent des financement occidentaux. Le deballage d'images, d'arguments et de contre-arguments a tendance à renforcer le côté "blasé" et suspicieux du grand public. À force, tout finit par se valoir et renforce le sentiment qu'"on ne peut plus croire personne". Au "tous pourri" succède un "tous coupables". Pourtant les images de civils, femmes et enfants jetés dans les rues d'Alep ne sont pas des fictions, les récits d'éxécutions sommaires sont suffisament documentés pour être jugés crédibles. Mais rien n'y fait. Pourtant on n'a jamais pris un diplomate occidental en flagrant délit de désinformation et d'intox, comme dans la pantomime à laquelle vient de se livrer l'ambassadeur syrien à l'ONU. Pourtant, faites une recherche sur Google avec comme mots clés" Russie ou Syrie" et vous verrez que remonterons en priorité les sites qui relaient quotidiennement le point de vue de la Russie sur le conflit. Au risque de précher pour notre paroisse, n'est-il pas temps de donner enfin les moyens aux medias internationaux français de contrer le très efficace "soft power" des médias russes comme Russia Today aujourd'hui en tête du classement des plateformes numériques? Nous vivons une époque tragique ou la pensée est défaite, la peur de l'autre l'emporte sur l'empathie, et la foi dans la resistance une victime collatérale. Les faits sont difficiles à collecter et encore plus à vérifier. Mais une opinion ne vaudra jamais une information. Et pourtant, le discrédit contre les journalistes ne fait que grandir, au prétexte qu'ils n'ont pas su prévoir des événements comme la victoire du Brexit ou celle de Donald Trump. Comme si la prémonition faisait partie de leur palette professionnelle. En revanche, quand ils le veulent, ils peuvent utiliser quelques outils pour démasquer la propagande ou les "fake news" qui ont tant de succès.

• La complicité des élites politiques françaises

Si le peuple doute c'est parce qu'il écoute ses dirigeants. Au moins trois candidats à l'élection présidentielle prétendent que Vladimir Poutine détient la solution à cette interminable guerre. Et que les horreurs auxquelles on assiste – venant après celles commises par l'autre camp – sont le prix à payer pour mettre fin à un conflit qui s'éternise. Ils viennent de tous les horizons politiques : depuis des années, Marine Le Pen ne perd pas la moindre occasion de dire que les Européens et les Américains sont responsables de la situation. Ces déclarations sont régulièrement reprises par les sites de propagande russes (en français) qui remportent d'ailleurs un succès d'audience de plus en plus grand. François Fillon qui tenait un discours ouvertement favorable à l'action de Moscou (en Syrie comme en Ukraine) a remporté la primaire de la droite face à Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, tous deux beaucoup plus critiques envers le Kremlin. Non seulement il refuse de dénoncer des "crimes de guerre", mais il estime que les responsables de ces atrocités ont droit de s'asseoir autour d'une table de négociation. Surfant sur le fatalisme et la fatigue populaire, il vient même de déclarer que "l'indignation n'a jamais sauvé une vie". Ce à quoi le ministre des Affaires étrangères, Jean Marc Ayrault lui a (justement) répondu que c'est au contraire l'indifférence qui tue. Enfin, Jean-Luc Mélenchon, le mieux placé de tous les candidats de gauche à l'élection présidentielle, lui aussi régulièrement repris par les medias russes ne perd jamais une occasion de dire, avec sa verve habituelle, combien il faut remercier les Russes pour leur action en Syrie. Ces trois personnalités de premier plan sont en passe de convaincre l'opinion. En tout cas, leurs positions ne les pénalisent pas, puisqu'ils caracollent dans les sondages. Après l'experience Trump, le prochain président français, ou la prochaine présidente, sera-t-il ou sera-t-elle complètement aligné sur la Russie, au mépris de la traditionnelle revendication française à l'indépendance de sa politique étrangère ?

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