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"Chez nous", "Un Français", "Underground"... ces films conspués avant d’être vus

Certains dirigeants du FN décèlent dans "Chez nous", sur la seule foi de la bande-annonce, une charge contre leur parti.
Certains dirigeants du FN décèlent dans "Chez nous", sur la seule foi de la bande-annonce, une charge contre leur parti. Jean-Claude Lother - Synecdoche Artémis Productions

Attendu en salles en février, "Chez nous" suscite une levée de boucliers de la part de dirigeants du Front national qui croient y déceler une charge contre leur parti. Critiquer un film qu’on n’a pas vu n’a toutefois rien d’une première.

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Voilà une catégorie que l’Académie des César devrait créer : "le film le plus commenté sans avoir été vu". Pas une année ne passe sans qu’une production ne suscite la polémique avant même sa sortie en salles. À peine 2017 vient de débuter qu’elle tient déjà son "œuvre que personne n’a vue dans son intégralité - hormis une poignée de critiques et de journalistes – mais fait déjà l’objet de critiques enflammées".

Et le nommé est... "Chez nous", que son réalisateur, le Belge Lucas Belvaux, présente comme un "film citoyen" sur l’extrême droite française. Attendu sur les écrans le 22 février, le long-métrage suit le parcours d'une infirmière (campé par Émilie Dequenne) qu’un parti d’extrême droite, dénommé le Bloc patriotique, tente de rallier à sa cause. Toute ressemblance avec le Front national (FN) ne saurait être que fortuite : "Chez nous" se passe dans une ville du Nord appelée Hénard (toute ressemblance avec Hénin-Beaumont...) et le susnommé Bloc patriotique est dirigé par une femme (interprétée par Catherine Jacob).

Il n’en fallait pas plus en tous cas pour que certains dirigeants du FN y décèlent, sur la seule foi de la bande-annonce, une charge contre leur parti. Florian Philippot, le très médiatique vice-président de la formation, s’est déjà prononcé sur la question. "Ça a l'air d'être un joli navet mais, au-delà de la qualité du film, je trouve ça proprement scandaleux qu'en pleine campagne présidentielle, je crois précisément à deux mois du vote, on sorte dans les salles françaises un film qui est clairement anti-Front national", s’est-il indigné, dimanche 1er janvier, dans l'émission "Le Grand rendez-vous" organisée par Europe 1, iTélé et Les Échos. Et le porte-parole frontiste de proposer de "mettre le budget de ce film sur les comptes de campagne de nos adversaires". Moins délicat, Steeve Briois, maire FN d’Hénin-Beaumont, a tweeté : "Pauvre Marine Le Pen, qui est caricaturée par ce pot à tabac de Catherine Jacob. Un sacré navet en perspective !".

"Ce n'est pas tant un film anti-FN qu'un film sur le discours populiste et sur comment les gens s'engagent en politique. Ce sont les électeurs qui m'intéressent, pas les partis politiques, a pour sa part précisé Lucas Belvaux sur les ondes de RMC. Ce n'est pas un film militant, c'est un film engagé, un film citoyen, fait pour provoquer la discussion, pas pour provoquer le FN ou la peur du Front national."

Victimisation

Alors que la candidate Marine Le Pen a décidé d’accroître sa visibilité médiatique après une année de "diète", cette levée de boucliers contre le film de Lucas Belvaux sonne comme un argument de campagne qui voudrait que le FN soit victime de l’intelligentsia médiatico-culturelle. Un leitmotiv qui trouve écho chez de nombreux sympathisants frontistes : sur le site Allociné, la page consacrée à "Chez nous" rassemble déjà des dizaines de commentaires d’internautes-militants fustigeant un film de "propagande du système".

Force est toutefois de constater que le cinéma français n’a encore que très timidement traité la question de l’extrême droite. Sorti en juin 2015, soit 30 ans après les premiers succès électoraux du FN, "Un Français" compte parmi les très rares fictions hexagonales abordant frontalement l’histoire du parti. Là encore, la sortie du film fut précédée d’une controverse alimentée notamment par les réseaux d’extrême droite lui reprochant d’être "anti-français". Son réalisateur, Diastème, s’était alors publiquement ému de ce que plusieurs salles eussent cédé aux pressions en annulant les avant-premières de son film. Par la suite, le distributeur minimisa la défection des exploitants et le cinéaste se vit reprocher d’avoir voulu s’offrir de la publicité à moindre frais. Las, malgré ses qualités et sa capacité à susciter le débat, "Un Français" ne parvint pas à mobiliser les foules : le film a péniblement atteint les 56 000 entrées.

De fait, les controverses qui devancent les sorties en salles ne profitent que rarement aux films. Pour d’autres raisons, "Salafistes" avait lui aussi fait les frais, en 2016, d’une mauvaise publicité avant sa diffusion sur grand écran. Parce que la Commission de classification des œuvres du Centre national du cinéma (CNC) considérait qu’il faisait "l’apologie du terrorisme", ce documentaire choc sans voix-off ni commentaire fut interdit aux moins de 18 ans par le ministère de la Culture. Résultat, "Salafistes" ne fut projeté que dans quatre salles du pays, l’excluant de facto de la liste des box-offices.

Guerres d’Algérie et d’ex-Yougoslavie

À l’occasion du festival de Cannes 2010, ce fut "Hors-la-loi", de Rachid Bouchareb, qui s’attira les foudres de plusieurs élus UMP (aujourd’hui Les Républicains). En cause : la séquence d’ouverture du film qui met en scène du point de vue algérien les massacres de Sétif du 8 mai 1945. Alors qu’il confesse ne pas avoir vu le film, Lionnel Luca, alors député des Alpes-Maritimes, s’offusque de la présence en sélection officielle d’un film qui "falsifie l’Histoire". Lors de sa projection sur la Croisette, un millier de personnes étaient ainsi descendues dans les rues de Cannes pour rendre hommage aux "victimes françaises de la guerre d’Algérie". Bien que la scène incriminée ne dure que six minutes, la polémique finira par occulter tout jugement esthétique porté sur ce long-métrage de 2 h 20. Au moment de sa sortie en salles quelques mois plus tard, "Hors-la-loi", malgré son gros budget, son casting de luxe (Jamel Debbouze, Roschdy Zem, Sami Bouajila…) et une nomination aux Oscars, ne dépassera pas le seuil des 400 000 entrées.

Mais c’est à Alain Finkielkraut que l’on doit la plus retentissante critique contre un film pas vu. En 1995, en pleine guerre de Bosnie et alors qu’"Underground" vient de recevoir la Palme d’or, le philosophe français publie dans "Le Monde" une violente tribune dans laquelle il accuse le réalisateur Emir Kusturica d’avoir "porté aux nues la version rock, postmoderne, décoiffante, branchée, américanisée et tournée à Belgrade de la propagande serbe la plus radoteuse et la plus mensongère." Bernard Henri-Lévy, qui, lui non plus, n’avait pas vu le film, lui emboîta le pas, faisant enfler la polémique. "Underground" ne fit que 443 000 entrées à sa sortie en France. "Chat noir, chat blanc", son film suivant, attirera près 800 000 spectateurs français trois ans plus tard. À se demander à qui profite le plus les controverses...

 

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