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Migrants : le centre humanitaire de Paris sous le feu des critiques

Dans le centre humanitaire de La Chapelle, sous la "bulle" d'accueil.
Dans le centre humanitaire de La Chapelle, sous la "bulle" d'accueil. Philippe Lopez, AFP

On le dit saturé, mal organisé, inadapté. Depuis plusieurs semaines, le centre humanitaire de La Chapelle, destiné à l’accueil des migrants, est sous le feu des critiques. À tort, se défend la Ville de Paris qui parle, elle, de "réussite".

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Ils sont désormais de plus en plus visibles dans le nord de la capitale et les Parisiens du 18e arrondissement peuvent difficilement les ignorer : entre deux artères de circulation, sous le périphérique, à quelques mètres du centre humanitaire de La Chapelle, ou vers la Halle Pajol, des mini-campements de migrants ont refait leur apparition. Leur nombre est encore anecdotique en comparaison de ceux qui avaient essaimé sur les trottoirs de Stalingrad et Jaurès, à l’automne dernier, mais leur présence interroge.

Au mois de septembre 2016, la mairie de Paris n’avait-elle pas promis la fin des campements informels dans la capitale française ? Et Anne Hidalgo avait été très claire : Paris s’était engagée à créer une structure d’accueil pour migrants respectant les normes internationales du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) afin d’enrayer définitivement la prolifération des camps de rue. En novembre, parole tenue : le centre humanitaire de La Chapelle ouvre ses portes.

Mais moins de trois mois après sa mise en place, force est de constater que les ennuis s’accumulent et que les promesses de l’édile de Paris sont mises à mal : le centre de 400 places est saturé, les entrées se font au compte-goutte, forçant des centaines de migrants à patienter dans le froid et dans d’interminables files d’attente. Conséquence de l’incapacité du camp humanitaire à absorber les nouveaux arrivants, des petits campements sauvages réapparaissent sous les fenêtres des Parisiens.

"Durcissement policier"

La mairie reconnaît des difficultés mais défend un bilan globalement positif. Hors de question de parler d’échec. "Nous savons que le centre ne peut répondre à lui tout seul" à la crise migratoire en France, reconnaît un membre du service de presse de la municipalité, contacté par France 24. "Mais nous ne sommes plus dans la même situation qu’au mois de novembre, où plus de 3 000 personnes dormaient dehors" sur les trottoirs de Jaurès et Stalingrad. "Nous voulions éviter la reformation de campements massifs et cette fonction a été remplie, c’est une réussite".

Et la Ville de Paris d’énumérer tous ses efforts pour améliorer la bonne marche du centre d’accueil. Face à l’affluence, le camp de La Chapelle ouvrira désormais ses portes le samedi matin (jusqu’ici, il ouvrait du lundi au vendredi). Près de 200 places d’hébergement supplémentaires vont bientôt voir le jour, des rendez-vous nominatifs sont organisés depuis le début de l’année pour éviter l’attente dans le froid, et une nouvelle équipe chargée exclusivement de s’occuper des mineurs isolés vient d'être créée.

Des efforts salués mais jugés insuffisants par plusieurs associations. Médecins sans Frontières (MSF), par exemple, ne s’en prend pas au fonctionnement du camp mais déplore les conséquences engendrées par sa saturation. L’ONG dénonce des violences policières à l’encontre des migrants à ses abords, des vols de couvertures et de tentes, en plein hiver, avec des températures négatives la nuit.

Pour Antoine Decourcelle, chargé des questions sur le droit d'asile à la Cimade, une association qui aide les réfugiés à défendre leurs droits, cette répression des forces de l’ordre n’a rien d’étonnant : "L’ouverture de La Chapelle a servi à justifier un durcissement policier", estime-t-il. "Le message des forces de l’ordre est clair : ‘Ne dormez pas dehors puisqu’un centre humanitaire a ouvert’".

Là encore, la mairie reste prudente face à ces allégations. "Nous avons été alertés par ce problème de violences, mais nous n’avons pas eu les mêmes retours. Nous vérifions en ce moment ces assertions", a déclaré son service de presse. "Si ces vols [de couvertures] sont avérés, nous demanderons des sanctions".

"C’est l’anarchie là-bas"

Autre problème : la délinquance qui sévit autour du camp. "C’est l’anarchie là-bas. Il n’y a aucune discipline, aucune vraie file d’attente. Tout n’est que tricherie", explique Sham, un jeune Pakistanais de 21 ans, qui refuse de retourner à La Chapelle. Le jeune homme s’est fait voler son sac de couchage par des jeunes migrants, un matin de janvier. "Ils sont en bande, ils volent nos affaires", s’est-il plaint. "C’est terminé, je n’irai plus".

Comme Sham, de nombreux migrants refusent de se présenter à La Chapelle, mais pas toujours pour les mêmes raisons. Pour Bereket et David, 16 et 18 ans, par exemple, le centre d’accueil est synonyme d’expulsion. "Des amis sont rentrés à l’intérieur et nous ont dit qu’ils vérifiaient nos empreintes digitales", explique David.

Ces craintes de vérification n’étonnent pas vraiment la Cimade. "Aujourd’hui, le centre est devenu un sas de tri administratif", explique Antoine Decourcelle. "Quand un migrant entre dans la ‘bulle’ [l’espace d’accueil du centre humanitaire], il doit s’engager à se rendre à la préfecture", plus précisément au Centre d'examen de situation administrative (Cesa) situé dans les locaux de la préfecture de police, explique-t-il. C’est là, en effet, que les autorités vérifient si un migrant est "dubliné" ou non, en prenant ses empreintes digitales.

Selon les accords de Dublin, un migrant doit faire sa demande d’asile dans l’État par lequel il est entré dans l’UE. De nombreux migrants "dublinés" refusent donc de se présenter au centre humanitaire par peur d’un renvoi vers un autre pays.

"Nous n'avons jamais menti sur la vocation du centre humanitaire"

Pour David et Bereket, qui veulent rejoindre l'Angleterre, le centre de La Chapelle n’est pas une option, plutôt un obstacle. Les deux garçons sont passés par l'Italie. Ils ont peur d'y retourner. En attendant de savoir comment rejoindre l'eldorado anglais, ils ont planté leurs tentes Quechua à moins de 50 mètres de la porte d’entrée du centre pour profiter de l’aide des associations. "Presque tous les matins, la police nous réveille et nous demande de partir, d’aller faire la queue devant le centre", explique Bereket. "Mais nous refusons".

>> À lire sur France 24 : "Héberger un migrant chez soi : que dit la loi ?"

"Face à ce constat, je ne pense pas qu’on puisse dire que ce centre est une réussite", ajoute Antoine Decourcelle. Selon lui, le centre humanitaire a failli à sa mission première : accueillir de manière inconditionelle les migrants.

Le tableau est-il si noir que cela ? Là encore, la mairie de Paris s'inscrit en faux. Elle explique que l’accord passé entre la Ville et l’État a toujours stipulé que le centre humanitaire accueillerait les "primo-arrivants", c’est-à-dire ceux qui sont arrivés directement en France sans passer par un autre pays de l’UE. "Nous n’avons jamais menti sur la vocation du centre, nous avons toujours dit que l’accueil dans la ‘bulle’ était inconditionnel, mais que le dortoir de 400 places était réservé aux primo-arrivants", précise-t-on à la mairie de Paris.

Un modèle qui fonctionne, malgré tout ?

Malgré ces nombreuses critiques, plusieurs ONG reconnaissent les points positifs du centre d’accueil. Dans un communiqué publié jeudi 12 janvier, Médecins du Monde (MDM) a tenu à souligner ses bienfaits. "Au sein du pôle santé [mis en place dans la ‘bulle’], 1 086 bilans infirmiers, 909 consultations médicales et 161 consultations psy ont été réalisées. Cette réponse d’urgence a été conforme à nos attentes aussi bien en termes d’accueil et de protection que de prise en charge médicale".

L’association Utopia 56, qui apporte une aide juridique et alimentaire aux migrants autour du centre, met, elle, la balle au centre. La Chapelle n’est pas la panacée, c’est vrai, explique Yvan, coordinateur de l’association à Paris : "Le centre n’a pas une capacité d’accueil suffisante par rapport au nombre d’arrivées sur Paris". Mais, ajoute le militant, "il a le mérite d’être un modèle qui fonctionne quand même. Des milliers de personnes ont été mises à l’abri".

Selon les chiffres d’Emmaüs solidarité, gestionnaire du camp, près de 3 500 personnes ont déjà été réorientées (vers des structures d’accueil, CAO, CHU….) dont 800 mineurs isolés et 300 familles. Médecins du Monde et Utopia 56 réclament tous deux l’ouverture de centres similaires dans d’autres régions en France. "Il n’est pas parfait mais ce centre parisien mérite vraiment d’être copié", conclut Yvan d’Utopia 56.
 

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