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L'anonymisation des lieux abandonnés : ce grand principe qui divise le monde de l'Urbex

La discothèque Divina, en Italie.
La discothèque Divina, en Italie. Urbex Session

Dans la communauté des explorateurs urbains, une règle est d'or : ne pas donner les adresses des lieux visités. Derrière cette exigence, une logique de protection, mais aussi une certaine volonté d'entre-soi. Toutefois, certains déplorent cet usage.

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L'Urbex, c'est un peu comme "Fight Club". Un cercle de gens passionnés qu'on n'infiltre pas d'un claquement de doigts. Pour rappel, l'Urbex, c'est cette discipline qui consiste à explorer des lieux abandonnés. C'est un Canadien, connu sous le pseudonyme Ninjalicious, qui popularise le terme et sa pratique dans les années 1980. 

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Au fil des ans, la culture du secret – celui qui protège l'adresse des lieux explorés – s'est imposé dans le milieu des Urbexeurs. Pourtant, de nombreux explorateurs aiment partager leurs découvertes. Aventuriers de l'ère moderne, ils visitent et souvent photographient les lieux désaffectés et abandonnés qu'ils trouvent au cours de randonnées, résultat de longues recherches préalables. 

Ils arpentent leur région, leur pays, parfois le monde entier à la recherche de châteaux en ruines, d'appartements décrépis, de parcs d'attractions à l'abandon... Sur les forums, blogs, réseaux sociaux ou sites dédiés, chacun y va de ses photos et récits de ses explorations. Ce qui circule moins, donc, ce sont les géolocalisations exactes des lieux visités.

Ces arpenteurs de vestiges se sont progressivement pliés à cet impératif communautaire. "Au début, je partageais carrément les coordonnées GPS des lieux que j'avais visités", raconte Mathieu Westphal à Mashable FR, administrateur du site Désaffectation et qui a pratiqué l'Urbex pendant 5 ans. "Mais d'autres explorateurs m'ont écrit et m'ont demandé de retirer ces informations". Leur motivation ? Protéger les lieux d'éventuels vandales ou voleurs, dans le pire des cas, des foules, dans le meilleur.

Une logique de préservation

Sur Urbex Session, un autre site consacrée à la discipline, la confidentialité est un véritable credo. L'avertissement "Ne jamais divulguer les adresses" y est d'ailleurs difficile à louper. Certaines y sont néanmoins disponibles : celles des lieux "où il n'y a plus rien à prendre", selon Raphael, cofondateur du site. Avec sa compagne, Marie, ils alimentent la plateforme avec de nombreux compte-rendus de leurs explorations. "Certains pensent, à tort, qu’un lieu abandonné n’appartient à personne", ajoute Raphael à Mashable FR. "Nous, on ne prend pas le risque d’encourager le vandalisme".

Le couple a même réalisé une vidéo qui tourne en dérision les demandes d'adresses qu'ils reçoivent par dizaines chaque jour. 

Mais quand on est débutant, par où commencer si personne ne dévoile ses adresses ? "Il n'y a pas de fatalité", plaisante Raphael. "On a été débutants, nous aussi. Des lieux, on en trouve avec un peu de jugeote et de motivation". Après plus de 3 ans, le duo est rompu à l'exercice : un nouveau lieu, c'est parfois des heures de recherche sur le Web ou dans des archives. 

"On s'embêterait beaucoup moins à échanger tout simplement des adresses avec d'autres Urbexeurs, mais quel serait l'intérêt ? On est là pour explorer, faire des découvertes, et c'est exactement ce qu'on fait", conclut Raphael.

Mes ruines à moi

Pour Mathieu, qui a donc dû se plier à la règle, les Urbexeurs qui militent pour cette confidentialité sont aussi animés par un autre dessein : garder leurs petits trésors "urbexiens" rien pour eux. "Il y a une certaine fierté – que je comprends – à être celui qui découvre un nouveau lieu", nous explique-t-il. "Mais garder sa petite liste d'adresses rien que pour soi, je trouve que ça a un côté sectaire."

A contrario, Raphael avoue sans peine partager cette façon de voir les choses. "C'est même quelque chose qu'on entretient", admet-il. "On éprouve forcément une certaine possessivité vis-à-vis du lieu qu'on a trouvé tout seul. Il y a un côté unique qu'on veut préserver, car si tout le monde s'y rend ensuite, l'endroit n'aura plus le même attrait."

Et comme toute pratique qui joue avec les frontières de la légalité, l'Urbex – qui conduit parfois dans des propriétés privées ou des lieux interdits d'accès par les autorités locales – ne s'accommode pas bien de la notoriété. Forcément, trop de monde dans un lieu abandonné attire l'œil de la police. "C'est une pratique sérieuse qui comporte des risques. Il ne faut pas que ça devienne un tourisme de masse", conclut Raphael. Garder le secret pour sauvegarder tout simplement la pratique, la logique s'entend.

"La philosophie de l'Urbex, c'est aussi le partage"

Sérieux, engagé, conscient des risques et respectueux des lieux : voilà le profil de tout Urbexeur qui se respecte. À partir de là, pour Mathieu Westphal, peu importe le nombre d'explorateurs qui arpentent les lieux : "L'un des grands principes de l'Urbex est de ne laisser aucune trace, sinon celle de ses pas. Donc qu'on soit nombreux ou pas à explorer des lieux, je ne vois pas où est le problème. La philosophie de l'Urbex, c'est aussi le partage."

La profusion de forums et de groupes Facebook où s'échangent photos, conseils pratiques et expériences atteste d'ailleurs de cette volonté de mise en commun. Ninjalicious lui-même, décédé en 2005, encourageait les explorateurs à "partager, partager, partager". 

"Partager ses découvertes est un acte généreux et noble", affirmait le père-fondateur de l'Urbex

Dans son livre "Access All Areas", il fait une comparaison avec les magiciens, censés ne jamais révéler leurs tours : "C'est absurde. Ceux qui ne partagent pas peuvent passer leur vie très fiers des 5 ou 6 tours égoïstement collectionnés", écrit-il. "Mais [...] partager ses découvertes, d'une manière générale, est un acte généreux et noble, qui produit beaucoup de karma positif."

Partager, oui, mais raisonnablement. Pour le pionnier Ninjalicious, les adresses se devaient ainsi de circuler grâce à un bouche-à-oreille prudent, entre gens de confiance. Et l'essentiel doit avant tout rester l'authenticité de l'aventure. "La plupart des explorateurs aiment le défi de découvrir un lieu, de trouver eux-mêmes son accès et ne souhaitent surtout pas qu'on leur mâche le travail", écrit-il encore.

Des propos qui font autant écho au désir de mutualisation de Mathieu qu'à la persévérance de Raphael et Marie, qui scrutent le Web sans relâche à la recherche d'une nouvelle pépite. "La magie de cette pratique, c'est justement qu'elle consiste à choisir sa propre aventure."

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