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Il y a urgence à faire la différence entre "populisme" et "démagogie"

Mashable avec France 24

Populisme par-ci, populisme par-là... En période de campagne présidentielle, les commentateurs usent et abusent de ce terme, devenu mot fourre-tout englobant tout et n'importe quoi.

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Construire un mur entre les États-Unis et le Mexique, sortir de l'Union européenne pour échapper aux régulations imposées par Bruxelles, mettre en place un revenu de base afin que plus personne en France ne se trouve en dessous du seuil de pauvreté, avoir davantage recours au référendum...

VOIR AUSSI : Populisme, Brexit, camion fou... les mots qui ont marqué l’année 2016

Toutes autant qu'elles sont, avec leurs résonances et implications politiques différentes, ces propositions (formulées par Donald Trump, le Brexit, Benoît Hamon et le Front national) ont un jour pu être qualifiées de "populistes". Or, peut-on réellement considérer avec les mêmes égards le nouveau président des États-Unis et l'ancien porte-parole du Parti socialiste ? Récemment, Gérard Darmanin, membre de l'équipe de campagne de François Fillon, accusait cette fois Emmanuel Macron de "bobopuliste". "Il y a le populisme light, nouveau, à visage humain, comme aurait dit l'autre : le bobopulisme de monsieur Macron", autrement dit le "populisme chic, avec un beau sourire, de beaux costumes, une belle histoire", dénonçait-il dans une tribune publiée sur le site "libéral et pro-business" L'Opinion.

"Le mot populisme en dit moins sur ce qu'il désigne que sur ceux qui l'emploient"

Employé pour désigner un genre de discours et d'idées politiques mettant au centre les intérêts du "peuple" par opposition à ceux de "l'élite", le populisme est une notion que de nombreuses voix s'évertuent à utiliser comme une ultime carte joker de discrédit sans que jamais son sens n'en soit tout à fait précisé.
Alors, de quoi le populisme – "moins programme politique que style de communication" comme explique à Mashable FR Marc Lits, directeur de l'Observatoire du récit médiatique – est-il véritablement le nom ?

À ce propos, la professeure de sociologie et directrice du CENS, Annie Collovald, nous signale que le mot "populisme" en dit moins sur ce qu'il désigne que sur ceux qui l'emploient. Voyons voir.

Le populisme a mauvaise réputation

Qu'a fait le mot "populisme" pour se voir affublé d'une mauvaise réputation, lui qui renvoyait autrefois au mouvement politique russe de la fin du XIXe siècle qui s'opposait au tsarisme en redonnant le pouvoir au peuple ?

C'est en fait au tournant des années 1980 que le terme connaît une nouvelle vie, majoritairement en tant que synonyme de démagogie, électoralisme ou opportunisme. Popularisé par Michel Winock, qui reprenait à son compte la disctinction entre populisme protestataire et populisme identitaire pour évoquer le Front national, le terme a permis à l'historien de comparer dans le détail les idées frontistes à celles de Pierre Poujade et du général Boulanger, plutôt que de grossièrement les ranger dans la même catégorie que le fascisme.

Mais alors que ce glissement sémantique a permis d'affiner une certaine définition du parti d'extrême-droite français, il a dans le même temps concouru à jeter l'opprobre sur l'éventail de mouvements politiques qui voient le peuple comme une entité à défendre.

Il n'y a qu'à voir comme aujourd'hui, le simple fait de dégainer ce mot suffit à discréditer toute proposition politique, en l'accusant à demi-mot soit d'être impossible à mettre en place, soit d'être uniquement formulée pour flatter les bas intérêts d'une population inapte à penser par-delà sa vie faite d'inculture.

Il y a une diffférence entre souveraineté nationale et populisme

Car ce que l'on entend derrière le mot "populiste" tel qu'il est incessamment utilisé en ce moment, c'est bien sa référence inavouée à la plèbe, aux "gueux" disait-on au Moyen-Âge, ou plus largement, aux laissés-pour-compte de la mondialisation.

Pourtant, "on exècre le populisme alors que l'on exalte le principe de la souveraineté du peuple. Que recèle ce paradoxe ?", s'interrogeait Pierre Rosanvallon, lors de sa leçon inaugurale aux XXVIe rencontres de Pétrarque, en juillet 2011 à Montpellier. Pour le professeur au Collège de France, il y a un iatus entre l'idée (qui fait consensus) que le peuple a une légitimité politique et sa représentation en pratique.

"On exècre le populisme alors que l'on exalte le principe de la souveraineté du peuple"

Mais le peuple ne peut être réduit à une entité unique : derrière le mot "peuple", il y a une multitude de réalités. Au lieu de stigmatiser et mépriser le populisme, il faudrait voir sa montée comme le signe d'une crise de représentation politique dans une société où les inégalités se creusent et la foi en la classe dirigeante s'amenuise. Le Front national l'a bien compris en se revendiquant populiste, pour se poser en opposition aux autres partis qui, eux, ne serviraient que les intérêts des élites.

À propos de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, Thomas Piketty faisait remarquer, dans un billet de blog publié le 17 janvier, que "ces deux candidatures ont un point commun : elles remettent en cause les traités européens et le régime actuel de concurrence exacerbée entre pays et territoires". Mais l'économiste de vite rappeler qu'elles "ont aussi des différences essentielles" : "en dépit d’une rhétorique clivante et d’un imaginaire géopolitique parfois inquiétant, Mélenchon conserve malgré tout une certaine inspiration internationaliste et progressiste", a-t-il également estimé.

L'usage du mot "populisme" cache souvent une volonté de disqualifier le peuple

Il fut une époque où les termes "populaire" et "populiste" pouvaient tous deux désigner des courants politiques aussi différents que le parti de centre droit ÖVP en Autriche ou le SHP au centre gauche en Turquie. Mais ce dernier a progressivement récusé le qualificatif "populiste" à mesure qu'il devenait péjoratif, lui préférant plutôt le qualificatif de "populaire".

"Le populisme peut parfois s'exprimer à la place du peuple"

Joint par Mashable FR, Benjamin Biard, qui travaille sur le populisme et les partis populistes de la droite radicale, rappelle qu'"historiquement, le populisme a recouvert des formes très variées". Ainsi, ce n'est pas parce qu'une idée politique est démagogique et cherche à flouer le peuple qu'elle mérite le qualificatif de populiste. "Dans bien des cas, pour avoir rencontré beaucoup d’élus et de responsables de partis populistes, il s’agit même du contraire. Marine Le Pen, par exemple, a promis que, en cas de victoire à l’élection présidentielle, elle engagerait une réflexion et lancerait un référendum sur l’appartenance de la France à l’Union européenne. Le peuple français ne peut donc pas vraiment 'être floué' en ce sens que c’est lui, in fine, qui se prononcera. Si la parole de la présidente du FN venait à ne pas être tenue, là, on pourrait alors parler de démagogie. Mais pour le moment, ce serait ne pas être objectif que de prétendre l’inverse", développe-t-il.

Surtout, abuser du mot "populisme" quand on pourrait lui préférer le mot "démagogie", c'est courir le risque de sous-entendre trop largement l'idée qu'une proposition politique qui semble s'adresser au peuple est forcément néfaste. Or, l'Histoire a connu différents types de populisme. Il faudrait "ne pas se contenter d'un rejet pavlovien et automatique pour faire du mot 'populisme' un épouvantail qui ne serait pas pensé", met en garde Pierre Rosanvallon.

Mais alors, quelle est la nature de cette différence qui se dessine entre le populisme "de droite" et le populisme "de gauche" ?

Au commencement, le populisme a été soit démocratique, soit ethnique

Pour le comprendre, faisons un nécessaire détour par le passé. Le spécialiste du populisme Erwan Lecœur explique à Mashable FR les deux types de populisme historiques : "D'un côté, il y a le populisme démocratique, celui qui défend les petits contre les gros, d'un point de vue classes sociales. De l'autre, il y a le populisme ethnique, celui qui défend un peuple selon ses caractéristiques ethniques", explique-t-il. Pour le sociologue et directeur d'études de l'Institut Médiascopie, ce dernier est présenté comme "le populisme du bon peuple", par exemple "le peuple blanc", un peuple qui, mû par sa peur du déclassement, se sent menacé. Ce populisme ethnique est fondé sur la peur de l'autre et vit le mondialisme comme une agression.

"Le FN a fusionné populisme ethnique et populisme démocratique"

Le premier populisme n'empêche pas le second. Au contraire. "Par stratégie, le Front national d'aujourd'hui, comme initié par Jean-Marie Le Pen et poursuivi par Marine Le Pen, a adjoint à son populisme ethnique un populisme démocratique", poursuit Erwan Lecœur pour illustrer le cas de "l'électorat blanc" (c'est ici que se loge l'argument de la préférence nationale, et donc, du populisme ethnique) qui aurait peur de l'étranger qui lui piquerait son travail (c'est là qu'arrive le populisme démocratique).

"C'est ce que Max Weber appelait 'le syndrome du petit blanc' qui a notamment conduit, à la fin de l'esclavage, au développement du Ku Klux Klan", analyse le politologue, pour qui il est important de rappeler qu'avant de séduire les classes défavorisées, le Front national pouvait aussi plaire aux classes aisées.

En d'autres termes, le populiste peut utiliser des méthodes démagogiques afin de convaincre les masses, notamment parce qu'en "prétendant être la voix directe du peuple, il peut s'exprimer à sa place" et dans ce cas, devenir démagogue, fait remarquer à Mashable FR le sociologue Raphaël Liogier. Mais les mots "populiste" et "démagogue" ne sont pas des synonymes : le populiste, historiquement, n'est pas forcément démagogue ; le démagogue n'est pas systématiquement populiste.

La démagogie implique une flatterie des égoïsmes

Toujours selon Erwan Lecœur interviewé par Mashable FR, "la démagogie correspond davantage aux discours politiques qui tendent à donner comme évidence des démonstrations d'idées que les gens ont déjà en tête, tout cela dans l'objectif de les flatter dans leurs égoïsmes".

"Le populisme est un mot-valise... pour les gens un peu démagogiques"

Elle implique donc généralement une vision simpliste des choses et un bouc émissaire. Pour bien le comprendre, prenons un exemple : lorsque les détracteurs du revenu de base l'accusent d'être une mesure populiste, ont-ils raison ? Pour Erwan Lecœur, la réponse ne fait aucun doute : "Ce commentaire est tout bonnement un non-sens. Par essence, le revenu de base ne peut pas être populiste s'il entend s'adresser à la population entière", en ce sens que le populisme est soit démocratique (les petits contre les gros), soit ethnique, comme nous le développons plus haut. "Il ne serait pas non plus démagogique, si l'on prend en compte la multitude de plans de financement débattus par les adeptes de la proposition", estime-t-il.

Utilisé comme tel, le qualificatif "populiste" devient une façon de mettre hors jeu tout contradicteur. "C'est un anathème politique de base", regrette le politologue, pour qui il est évident que ce type de raccourci crispe tellement l'opinion publique qu'il devient impossible de réellement débattre de ce qu'est le populisme et de ce qu'il n'est pas. "Le populisme est un mot-valise... pour les gens un peu démagogiques", résumait très justement Pierre Rosanvallon au micro de France Inter, en décembre 2016.

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