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Boston, Paris... Sommes-nous prêts pour revivre au cinéma des attentats terroristes récents ?

Le 15 avril 2013, sur la ligne d'arrivée du marathon de Boston, une deuxième explosion vient de retentir.
Le 15 avril 2013, sur la ligne d'arrivée du marathon de Boston, une deuxième explosion vient de retentir. John Tlumacki/The Boston Globe via Getty Images / Mashable FR

Avec la sortie de "Traque à Boston" sur l’attentat du marathon de 2013 et le projet "Violent Delights" sur les attaques terroristes de Paris, le cinéma nous fait revivre sur grand écran des drames bien réels. N’est-il pas encore un peu tôt pour ça ?

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Le 15 avril 2013, deux bombes explosaient en plein marathon de Boston, faisant trois morts et 264 blessés. Quatre ans plus tard, le film "Traque à Boston", réalisé par Peter Berg et en salles le 8 mars en France, retrace cette attaque terroriste et les quatre jours de chasse à l’homme, dans une ville sous couvre-feu, qui ont suivi.

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Les explosions, le choc, les larmes, les morts et les nombreux blessés mutilés : Peter Berg n’évite aucune scène sensible dans une réalisation ultraréaliste, aussi proche que possible des faits réels, pour en faire un thriller captivant à l’impact émotionnel intense. Peut-être un peu trop intense pour les spectateurs les plus sensibles. Car quand j'ai clairement distingué les larmes couler sur un de mes voisins de projection presse une après-midi de janvier, je me suis demandée s’il n’était pas trop tôt pour "faire (re)vivre" un attentat aux spectateurs, surtout en France.

Deux films déjà déprogrammés

Depuis janvier 2015, les films évoquant un attentat ne sont presque jamais arrivés sur nos écrans. Prévu en salles le 18 novembre 2015, la sortie du long-métrage "Made in France" de Nicolas Boukhrief, dans lequel un journaliste infiltre une cellule jihadiste qui prépare un attentat à Paris, a été annulée dans la nuit du 13-Novembre. "'Made in France' avait été tourné avant Charlie Hebdo et nous avons acheté les droits de distribution largement avant les attentats de Paris", se souvient James Velaise, président de la société de distribution Pretty Pictures, pour Mashable FR. "Mais le soir même du 13 novembre, j’ai appelé Gaumont, Pathé et UGC pour leur dire qu’il fallait arrêter le film, on n’a pas hésité un seul instant, voyant que la fiction était dépassée par la réalité."

Huit mois plus tard, le film américo-franco-britannique "Bastille Day", où le personnage incarné par Charlotte LeBon prépare un attentat à Paris que l’agent de la CIA Idriss Elba tente de déjouer, est retiré des salles 36 heures après que le terroriste Mohamed Lahouaiej-Bouhlel a tué 86 personnes au volant de son camion fou sur la promenade des Anglais à Nice. "Même si cela entraînait une grosse perte, ça a été un choix très rapide et très clair", se souvient-on chez le distributeur StudioCanal.

"Il risque d’y avoir beaucoup de prochains projets touchy"

Oui mais voilà, puisque le terrorisme est au cœur de notre actualité et que l’industrie cinématographique s’inspire de l’actualité, il y a de fortes chances pour que les producteurs et distributeurs se voient proposer de plus en plus de films dont les intrigues tourneront autour d’attentats. "Il risque d’y avoir beaucoup de prochains projets autour de sujets dans l’air du temps et touchy", concède le StudioCanal, qui n’a pas souhaité nous raconter comment se prennent les décisions autour de films aux thématiques brûlantes.

Un scénario sur les attentats de Paris

Il y a quelques jours, le projet du film "Violent Delights" ("Plaisir violents") a été présenté à l’European Film Market, en marge de la Berlinale. La réalisatrice américaine Rachel Palumbo prévoit d’y raconter l’histoire d’un groupe de musiciens de punk rock et d’étudiants en arts pris au piège dans un attentat à Paris, largement inspiré des attaques mortelles du 13 novembre 2015. "Je ne peux pas imaginer que ça se fasse", tempête James Velaisse de Pretty Pictures. "Un tel massacre ne pourra jamais sortir en France, aucun distributeur ne le voudra. Cela passerait vraiment très mal en France. On est bien trop près de ce qu’il s’est passé."

Peter Berg, lui, n’aura attendu que 36 mois après les attentats du marathon de Boston pour démarrer le tournage de "Traque à Boston", ou "Patriots Day" en VO, avec Mark Wahlberg, Kevin Bacon et John Goodman. Allant jusqu’à tourner certaines scènes le matin du 18 avril 2016, deux heures avant le début de la véritable course, sur la ligne d’arrivée de Boylston Street. En évitant tout de même de "tourner [dans leur décor réel] les explosions et le chaos qui a suivi (…) afin qu’aucun habitant de la ville n’ait à revivre ces événements douloureux", précise Matt Kutcher, superviseur des effets spéciaux, dans le dossier de presse du film.

Le cinéma comme catharsis ?

Le réalisateur et scénariste, habitué des récits inspirés de faits réels ("Du sang et des larmes", "Deepwater"), a pris soin rencontrer tous ceux qui ont vécu l’attentat, des policiers aux victimes en passant par les secouristes "pour respecter l’exactitude des faits" et s’assurer du soutien des Bostoniens. "C’était la seule manière de faire en sorte qu’on raconte l’histoire avec précision en portant un soin particulier au moindre détail (…) Ils pouvaient venir sur le plateau quand ils le souhaitaient. S’ils avaient parfois du mal à assister à la reconstitution des faits, ils étaient malgré tout contents d’être là et ressentaient comme un étrange sentiment cathartique", explique Scott Studer, le producteur.

"Ces images et ces bruits peuvent aussi raviver des blessures"

Le spectateur, assis dans une salle noire, vivra-t-il lui aussi le film comme une catharsis ? "Dans le meilleur des cas, voir un film qui fait revivre le drame peut avoir un rôle cathartique et libérer les angoisses", explique à Mashable FR Juliette Palacin, psychologue clinicienne à l’Institut national d’aide aux victimes et de médiation (INAVEM). "Mais cela peut aussi raviver des blessures."

Le moindre bruit, la moindre odeur peut rappeler à une victime des souvenirs douloureux, alors imaginez vivre "de l’intérieur" les explosions de la ligne d’arrivée de Boston sur grand écran. "Devant ces images, les victimes directes d’attentats peuvent vivre une grande détresse et de l’anxiété, qui sont des symptômes en lien avec le trauma qu’elles ont vécu", poursuit Juliette Palacin. "Le film peut aussi faire réapparaître des symptômes sous-jacents voire en faire apparaître chez ceux qui étaient passés rapidement à autre chose". Alors si la psychologue n’entend pas proscrire aux victimes d’aller voir "Traque à Boston" ou un autre film, elle insiste sur l’importance d’un travail de préparation et de réflexion en amont.

Au nom de la mémoire collective

Et puisque des attentats comme ceux de Paris ou de Boston ont touché toute une collectivité, le fort sentiment d’identification déclenché par un film peut entraîner "de la souffrance pour tous", même ceux qui n’ont pas vécu directement un attentat.

Mark Wahlberg, originaire de la ville de Boston et personnage principal du film, avoue avoir hésité avant de s’engager, se demandant notamment s’il n’était pas trop tôt pour un tel récit, "mais en y réfléchissant, je me suis dit que si on ne le faisait pas, quelqu’un d’autre le ferait – et s’il ne s’y prenait pas avoir respect et sensibilité, le résultat serait épouvantable."

Comme Steven Spielberg a raconté "Munich", Oliver Stone "World Trade Center" et maintenant Peter Berg "Traque à Boston", le cinéma finira bien tôt ou tard par raconter les attentats de Paris et de Nice. Et si cela est fait avec intelligence et justesse, il pourra non seulement aider les victimes à voir "la collectivité reconnaître la réalité de l’événement et leur état de victime", précise Juliette Palacin, mais aussi offrir matière à réfléchir au grand public. Il en va de la mémoire collective.

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